Partie III — Des diagnostics morphosyntaxiques aux choix de traduction
Chapitre 8 — De l’analyse grammaticale à la traduction : ordre des décisions
8.1. Principes de la démarche traductologique
Les chapitres précédents ont établi que la traduction prend pour objet une configuration grammaticale comprenant la forme verbale, la structure clausale, la portée, la relation avec les propositions voisines, le type de discours et le genre. L’annexe des fiches décisionnelles rassemble les configurations examinées ; le présent chapitre expose l’ordre des décisions qui les rend interprétables.
L’analyse procède de la forme à la clause, puis au domaine, à la relation interclausale et aux diagnostics locaux, avant d’aboutir au choix dans la langue cible.
Cet ordre définit une procédure d’analyse, avec des points de décision qui peuvent laisser plusieurs hypothèses compatibles avec les données. Il permet de localiser l’incertitude et d’éviter la projection rétrospective d’une traduction intuitive sur la grammaire source. Selon la convergence des diagnostics, le résultat prend la forme d’une solution privilégiée ou d’un ensemble restreint d’options aux présupposés explicites.
Les analyses distinguent trois sources épistémiques. Les résultats directement établis reposent sur un contraste contrôlé — même lexème dans deux architectures clausales, même construction dans deux domaines ou différence de polarité assortie d’un contrôle morphologique — comme en Gn 1,5/1,10, Gn 27,2/28,16, Gn 22,12/Ex 20,10, Ex 20,9/Ex 33,7 et Gn 2,16–17. Les extensions contrôlées proviennent de dossiers additionnels dont le périmètre et le degré d’analyse sont explicitement bornés : Hab 2,4, Ps 2,7, Ps 40,7–9, Am 9,11–12, Gn 49,10, Is 7,14, Is 53,11–12 et Dn 7,9–14. Les diagnostics généraux, enfin, sont empruntés aux grammaires et aux travaux consacrés au temps, à l’aspect, à la modalité, à la structure informationnelle, à la poésie, à la critique textuelle et à la technique de traduction publiés au plus tard en 2014 ; le corpus les illustre ou les met à l’épreuve sans en revendiquer la découverte.
Cette hiérarchie évite d’accorder le même poids à une paire minimale du corpus, à un dossier secondaire et à un principe emprunté à la littérature. La traduction intervient comme dernière opération de l’analyse linguistique ; les correspondances entre formes hébraïques et temps français sont établies pour chaque configuration.
8.2. Procédure d’analyse et de traduction
Étape 1 — Identifier la construction
La première décision porte sur l’identité morphologique de la construction. Une suite graphique commençant par ו ne dit pas encore si l’on a affaire à un wayyiqtol, à un waw + yiqtol, à un weqatal, à une coordination ordinaire devant une forme suffixale, ou à un waw attaché à un constituant non verbal. Ces configurations peuvent se ressembler dans une transcription simplifiée, mais elles ne possèdent ni la même structure ni la même distribution. L’accentuation, la vocalisation, le paradigme, l’ordre des constituants et l’environnement syntaxique doivent être contrôlés avant toute paraphrase (Goldfajn 1998 ; Joüon–Muraoka 2006 ; Moshavi 2010 ; Cook 2012 ; Joosten 2012).
Cette priorité vaut aussi pour le connecteur. Un ו initial n’est pas nécessairement une unité qui devra recevoir un mot autonome au même endroit en français. Dans wayyiqtol, la relation entre le préfixe et la forme verbale appartient à une construction ; dans un candidat weqatal, il faut établir le domaine dont dépend la forme suffixale ; devant un syntagme nominal, ו peut simplement coordonner ou rattacher un constituant. Traduire d’abord le graphème par et, puis analyser ce qui reste, inverse donc l’ordre des preuves.
Dans l’extension contrôlée fournie par Gn 49,10, יָסוּר et יָבֹא sont des formes préfixales Qal 3ms ; וּמְחֹקֵק est participial et non fini ; יִקְּהַת est un nom féminin singulier construit. La séquence se segmente en matrice négative, לֹא־יָסוּר, borne introduite par עַד כִּי־יָבֹא, puis prédication nominale, וְלוֹ יִקְּהַת עַמִּים. La silhouette graphique de יִקְּהַת ne suffit pas à en faire un verbe préfixal. Le ketiv/qere שילה / שִׁילוֹ et le problème lexical de Shiloh restent indépendants de cette identification (de Hoop 1999).
Am 9,11 fournit un second garde-fou avec וַהֲרִסֹתָיו. Malgré ו initial et une apparence susceptible de tromper une recherche superficielle, le groupe signifie « et ses ruines » : c’est un constituant nominal, non une forme verbale. L’intégrer dans une chaîne yiqtol → weqatal produirait une transition inexistante et fausserait ensuite l’interprétation du domaine prophétique. Le contrôle morphologique ne sert donc pas seulement à choisir une étiquette ; il protège la segmentation des clauses.
Gn 2,16–17 établit directement que l’identification doit également précéder l’interprétation des constructions infinitif absolu + forme finie. אָכֹל תֹּאכֵל et מוֹת תָּמוּת ont une architecture formelle proche, mais la première prédication définit une permission et la seconde annonce une conséquence certaine dans un environnement conditionné par l’interdiction. L’infinitif absolu peut contribuer à l’intensification ou à la focalisation, sans lexicaliser à lui seul PERMISSION, OBLIGATION ou PRÉDICTION (Callaham 2010). La traduction doit donc partir de la construction correctement identifiée, puis intégrer la clause et son environnement modal.
La procédure minimale est ainsi : relever la forme attestée ; vérifier sa catégorie et sa finitude ; segmenter les constituants ; identifier la construction dans laquelle elle apparaît ; seulement ensuite tester une lecture temporelle, aspectuelle ou modale. Une forme inhabituelle ou une traduction rare ne suffit jamais à renverser une analyse morphologique bien établie. La divergence des diagnostics conduit à maintenir plusieurs analyses, indépendamment du temps verbal préféré en français.
La procédure formelle et les cas limites sont détaillés dans l’annexe des fiches décisionnelles.
Étape 2 — Reconstruire la progression narrative
Dans la narration, les temps cibles ne peuvent pas être lus directement sur les étiquettes qatal et wayyiqtol : trois contrastes contrôlés imposent de tenir compte de l’ordre des constituants, du type lexical du prédicat et de la différence entre progression textuelle et chronologie physique.
Le premier résultat directement établi repose sur Gn 1,5 et Gn 1,10, dont les deux actes de nomination répètent la même organisation. Une première proposition contient וַיִּקְרָא, wayyiqtol, avec le complément après le verbe ; une seconde place devant קָרָא, qatal, le constituant contrastif וְלַחֹשֶׁךְ ou וּלְמִקְוֵה הַמַּיִם. Le lexème, le domaine temporel et la relation de nomination sont contrôlés. Ce qui varie conjointement est la forme verbale et l’architecture de la clause.
Le contraste contrôlé établit que le temps français ne peut être déduit de la seule opposition qatal / wayyiqtol lorsque le antéposition et la structure informationnelle varient conjointement. Il ne lexicalise pas le contraste dans qatal et laisse ouverte l’analyse du constituant préposé comme topic ou focus. Dans les deux membres, un passé simple ou un passé composé peut convenir au domaine narratif français ; l’organisation contrastive doit néanmoins rester perceptible. « Il appela la lumière Jour ; quant aux ténèbres, il les appela Nuit » ou une ponctuation équivalente peut rendre le changement d’architecture sans créer un autre moment de référence (Goldfajn 1998 ; Moshavi 2010).
Le contraste entre Gn 27,2 et Gn 28,16 établit un deuxième résultat. Le même qatal Qal 1cs יָדַעְתִּי apparaît avec le prédicat cognitif statif ידע. Isaac dit en Gn 27,2 qu’il ne connaît pas le jour de sa mort : l’état d’ignorance est valide au moment de parole. Jacob reconnaît en Gn 28,16 qu’il ne savait pas que YHWH était en ce lieu : l’ignorance est présentée comme antérieure et désormais dépassée. Une même catégorie suffixale peut donc recevoir « je ne connais pas » et « je ne savais pas » selon son ancrage et la persistance de l’état.
Cette paire établit le rôle de l’Aktionsart du prédicat et du rapport entre l’état et le point de référence dans le choix du temps cible. Un état commencé antérieurement peut continuer au présent ; le même type d’état peut être borné par un changement de connaissance. Le français choisit présent, imparfait ou passé composé à partir de cette configuration. Les données excluent ainsi l’attribution libre de deux temps lexicaux, PRESENT et PAST, à qatal (Cook 2012 ; Joosten 2012).
En Gn 25,34, enfin, la série וַיֹּאכַל, וַיֵּשְׁתְּ, וַיָּקָם et וַיֵּלַךְ organise une chaîne locale centrée sur Ésaü. Elle établit l’ordre de présentation et favorise une succession, notamment pour « se lever » puis « partir ». Elle ne mesure pourtant ni la durée exacte de chaque événement ni l’absence de tout recouvrement : manger et boire peuvent former un complexe pratique, et la chaîne ne prétend pas décrire tous les gestes intervenus entre eux.
La conséquence traductologique est double. D’une part, le passé simple, le passé composé, l’imparfait et le plus-que-parfait sont des ressources de la langue cible. Leur choix dépend du registre, du cadre narratif, de l’antériorité, de la stativité et de l’enchâssement ; aucune de ces formes françaises n’est le nom d’un paradigme hébreu. Une proposition relative ou explicative contenant un qatal peut requérir le plus-que-parfait parce que le français marque explicitement une antériorité que l’hébreu construit autrement. Un état de fond peut appeler l’imparfait sans que qatal signifie IMPARFAIT.
D’autre part, la répétition du waw hébreu ne commande pas la répétition de et. Le français peut maintenir la continuité par l’ordre des propositions, par puis ou alors, par un changement de phrase, par un point-virgule ou par juxtaposition. Inversement, et reste parfaitement possible lorsqu’il rend une coordination naturelle. La décision porte sur la relation et sur le rythme du texte cible, non sur un décompte matériel des conjonctions.
Les approches discursives de la narration fournissent ici un diagnostic général pour repérer chaînes, ruptures, arrière-plans et propositions dépendantes (Longacre 1994 ; Goldfajn 1998 ; Cook 2012 ; Joosten 2012). Le mémoire n’en déduit pas que wayyiqtol lexicalise le « premier plan » ou que qatal lexicalise l’« arrière-plan ». Gn 1 et Gn 25 montrent précisément qu’il faut reconstruire la clause et la relation locale avant d’employer ces descriptions. La progression textuelle est une donnée ; la chronologie exhaustive est une inférence plus forte qui demande des diagnostics lexicaux et contextuels supplémentaires.
Étape 3 — Établir le type de proposition, la négation et la modalité
Une forme prospective ne détermine pas à elle seule si la proposition affirme, questionne, promet, permet ou interdit. Le type de clause, la personne grammaticale, la polarité et la situation d’énonciation participent à la force obtenue. Cette section combine deux résultats directement établis avec un diagnostic grammatical plus général.
Le contraste de Gn 24,58 constitue le premier résultat directement établi. La question הֲתֵלְכִי עִם־הָאִישׁ הַזֶּה et la réponse אֵלֵךְ emploient le même lexème הלך dans deux formes préfixales. Le déplacement est prospectif dans les deux propositions. La première, à la deuxième personne, demande si Rébecca consentira à partir ; la seconde, à la première personne et prononcée par l’agent de l’action, constitue un engagement : « J’irai. »
La différence ne justifie pas deux entrées lexicales, un « yiqtol interrogatif » et un « yiqtol volitif ». אֵלֵךְ ne porte d’ailleurs pas la marque visible du cohortatif en -ה. L’engagement résulte de la combinaison entre prospectivité, première personne, contrôle de l’action et acte de parole. La traduction française peut utiliser le futur dans les deux propositions tout en marquant l’une par l’interrogation et l’autre par le dialogue. Elle peut également rendre la décision par « oui, j’irai » ; cet ajout explicite la force contextuelle, non un morphème distinct.
Un second résultat est directement établi par Gn 22,12 et Ex 20,10. Le contrôle lexical par עשה permet de comparer תַּעַשׂ sous אַל et תַעֲשֶׂה sous לֹא. En Gn 22,12, la forme apocopée participe à l’interdiction adressée à Abraham au cours d’une action immédiatement pertinente. En Ex 20,10, la forme longue se trouve dans une prescription sabbatique. Polarité et morphologie modale doivent donc être annotées séparément de la simple catégorie « forme préfixale ».
Ce contraste rejoint un diagnostic grammatical plus général. Gesenius–Kautzsch–Cowley (1910, § 107o) associent traditionnellement אַל + jussif à la prohibition ou à l’avertissement, et décrivent לֹא + imperfectif comme susceptible de porter une prohibition forte, particulièrement dans les commandements divins. Joüon–Muraoka (2006) fournit les contrôles paradigmatiques nécessaires, tandis que Palmer (2001) rappelle que la modalité ne se réduit pas à un temps verbal. Le contraste du corpus est compatible avec une tendance situationnelle contre normative ; il ne prouve pas une opposition sémantique absolue IMMEDIATE contre NORMATIVE lexicalisée par אַל et לֹא.
La force dépend également du genre légal, de l’autorité du locuteur, de la portée de la négation, de l’aspect lexical, de la personne et du contexte discursif. Dans les paradigmes où jussif et forme longue sont syncrétiques, la particule et la distribution acquièrent un poids diagnostique accru, sans garantir pour autant une traduction française distincte.
Le français « ne fais pas » peut convenir aux deux passages et neutraliser l’opposition source entre אַל + jussif et לֹא + forme préfixale longue. Une traduction peut choisir une formulation comme « tu ne feras aucun ouvrage » dans le Décalogue afin de conserver le registre normatif, mais ce choix relève aussi des conventions du français juridique ou biblique : la neutralisation dans la langue cible n’implique pas l’identité grammaticale dans la langue source, pas plus que deux formulations françaises très différentes ne prouveraient que chaque particule possède isolément la valeur discursive ainsi créée.
Le même principe vaut pour l’infinitif absolu. Gn 2,16–17 montre que l’architecture formelle ne décide ni permission ni conséquence sans le type de clause et son environnement. Avant de traduire une construction comme directive, promesse ou prédiction, il faut donc demander : la proposition est-elle interrogative, assertive ou injonctive ? Qui contrôle l’événement ? Quelle est la portée de la négation ? Existe-t-il une marque morphologique de mode ? Quel domaine a été ouvert par la proposition précédente ?
Étape 4 — Déterminer le domaine, la portée et la dépendance interclausale
L’analyse doit déterminer dans quel domaine chaque prédicat est interprété, ainsi que les indices qui ouvrent, maintiennent ou ferment ce domaine. Temporel, modal, conditionnel, habituel ou discursif, celui-ci constitue un cadre établi par plusieurs indices et susceptible d’être maintenu ou réorienté par les relations entre clauses ; son attribution à une conjugaison exige donc des diagnostics supplémentaires.
Le contraste directement établi entre Ex 20,9 et Ex 33,7 porte sur deux architectures formellement comparables. Ex 20,9 enchaîne תַּעֲבֹד, forme préfixale, et וְעָשִׂיתָ, forme suffixale avec waw, dans une prescription sur le travail hebdomadaire ; la série reçoit naturellement une lecture normative et prospective. En Ex 33,7, יִקַּח ouvre au contraire une description habituelle, suivie de וְנָטָה, וְקָרָא et וְהָיָה, avant le retour d’une forme préfixale יֵצֵא. Le cadre est passé et itératif : « Moïse avait coutume de prendre la tente… »
La comparaison interdit d’identifier weqatal à FUTUR ou DÉONTIQUE. L’environnement prescriptif d’Ex 20 et les indices d’habitude d’Ex 33 établissent indépendamment deux domaines différents ; la forme suffixale avec waw s’y intègre. Le français peut employer le futur ou le présent normatif dans le premier, l’imparfait ou « avait coutume de » dans le second. Ces choix opposés ne signalent pas deux morphologies homonymes démontrées ; ils montrent que le domaine est indispensable au calcul interprétatif (Cook 2012 ; Joosten 2012).
Gn 28,20–22 étend ce résultat au contrôle de la portée conditionnelle. אִם ouvre une protase dont la frontière exacte doit être établie avant de traduire les formes en waw. Selon la segmentation, certaines propositions demeurent sous la portée de la condition ou commencent l’apodose. Traduire chaque ו par et avant cette décision masquerait la structure en constituants même que le texte oblige à tester. Le français peut répéter si, employer une subordination, fermer la protase par la ponctuation ou n’insérer aucun connecteur autonome. La bonne solution dépend de l’analyse de portée ; la traduction ne peut pas servir de preuve indépendante à sa propre segmentation.
Am 9,11–12 fournit une autre extension contrôlée. Le cadre בַּיּוֹם הַהוּא ouvre une restauration projetée. La série yiqtol → weqatal → XP + yiqtol → weqatal réunit אָקִים, וְגָדַרְתִּי, un constituant nominal préposé וַהֲרִסֹתָיו suivi d’אָקִים, puis וּבְנִיתִיהָ. Une traduction française peut employer quatre futurs parce que les prédications partagent le domaine, non parce que leurs formes sources seraient identiques. Le contrôle négatif nominal empêche en outre d’inventer une transition verbale.
La suite לְמַעַן יִירְשׁוּ ouvre une relation de finalité. « Afin qu’ils prennent possession » rend la dépendance plus clairement qu’un futur indépendant. La construction למען + yiqtol constitue un indice grammatical classique de finalité, non une découverte du mémoire ; le dossier d’Amos illustre comment une particule peut ouvrir un sous-domaine et modifier le mode cible alors que la forme préfixale reste morphologiquement apparentée aux prédicats voisins.
L’extension contrôlée d’Is 53,11–12 présente d’abord plusieurs formes préfixales dans un environnement globalement projectif : יִרְאֶה, יִשְׂבָּע, יַצְדִּיק, יִסְבֹּל, אֲחַלֶּק et יְחַלֵּק. La locution תַּחַת אֲשֶׁר introduit ensuite un fondement causal ou explicatif avec les formes suffixales הֶעֱרָה, נִמְנָה et נָשָׂא. Le français peut passer de résultats projetés à « parce qu’il a livré sa vie…, qu’il a été compté… et qu’il a porté… ». Cette réorientation locale ne contredit pas le domaine prophétique ; elle montre qu’une relation interclausale peut ouvrir un ancrage secondaire.
La dernière forme préfixale יַפְגִּיעַ demeure ouverte entre une lecture prospective et une lecture générique ou continuative. Le domaine global et l’ordre linéaire ne suffisent donc pas à l’adjuger. Le dossier conserve les deux analyses. Il sépare également la variante אוֹר du Grand Rouleau d’Isaïe et du grec de la morphologie du texte massorétique : le choix du texte précède l’interprétation TAM (Blenkinsopp 2002 ; Goldingay et Payne 2006 ; Tov 2012).
Is 7,14 fournit une dernière extension contrôlée : le signe associe יִתֵּן, yiqtol Qal 3ms, הָרָה, prédicat adjectival féminin singulier, וְיֹלֶדֶת, participe Qal féminin singulier, puis וְקָרָאת, forme suffixale Qal. Ces quatre catégories morphosyntaxiques appartiennent à un domaine prospectif commun. Une traduction cible peut régulariser la série au futur, mais elle ne doit pas transformer cette régularisation en preuve d’une conjugaison source uniforme (Wildberger 1991 ; Blenkinsopp 2000).
La personne de וְקָרָאת reste ouverte entre l’analyse traditionnelle d’une 3fs archaïque et l’analyse morphologiquement naturelle d’une 2fs. Le grec καλέσεις atteste qu’une lecture de deuxième personne était disponible dans une tradition ancienne, sans réécrire la morphologie hébraïque. Le débat lexical עַלְמָה / παρθένος demeure séparé : il n’établit ni le domaine temporel ni la catégorie des prédicats.
De manière générale, temps, modalité et portée peuvent être introduits par le cadre discursif, une particule, une proposition supérieure ou une relation de dépendance (Comrie 1985 ; Kratzer 1991b ; Palmer 2001). La procédure consiste donc à repérer l’indice qui ouvre le domaine, à en tracer la portée, à rechercher une frontière ou un réancrage, puis à choisir les temps et modes cibles. Une prophétie n’impose pas partout le futur ; une loi n’impose pas partout le déontique ; une condition n’inclut pas automatiquement toutes les propositions qui la suivent.
Cette méthode produit une prédiction testable. Si une forme dépend d’un domaine habituel, normatif ou conditionnel, des indices indépendants de ce domaine doivent être observables : quantification, genre, particule, cadre légal, répétition, subordination ou relation avec une proposition introductrice. En leur absence, l’étiquette de domaine doit rester hypothétique. La traduction intervient comme vérification finale de cohérence après les diagnostics indépendants.
Étape 5 — Contrôler le parallélisme et la diachronie
La poésie réduit la valeur probante de l’ordre linéaire pris isolément. Le parallélisme, la structure en cola, la reprise lexicale et le genre peuvent rapprocher des prédications dont les formes diffèrent. À l’inverse, un poème peut contenir un micro-récit local où une progression événementielle devient pertinente. Il faut donc établir la structure poétique avant de fabriquer une chronologie à partir de l’alternance morphologique (Berlin 1983 ; Niccacci 2006 ; Notarius 2013).
Pr 14,1 établit directement que le proverbe oppose la construction de la maison par la femme sage à sa destruction par la folie. Le premier colon comporte une prédication qui caractérise la sagesse ; le second contient תֶהֶרְסֶנּוּ, forme préfixale. Le sujet est typologique et l’opposition vaut comme généralisation. Traduire la seconde forme uniquement comme futur ponctuel romprait le parallélisme gnomique. Un présent français — « la femme sage bâtit…, mais la folle la détruit… » — peut neutraliser l’alternance pour rendre la portée générale.
Cette neutralisation ne démontre pas que les formes hébraïques sont grammaticalement identiques. Elle montre que le parallélisme et la généricité fournissent des diagnostics indépendants du temps cible. Il faut encore vérifier la relation entre les cola, le type des sujets et la lecture habituelle ou caractérisante. Une traduction au futur peut rester défendable dans un cadre projectif particulier ; son caractère moins attendu ne la rend pas grammaticalement impossible.
Ps 40,2–4 LXX : Ps 39,2–4 fournit un résultat contrôlé sur un micro-récit composé de l’attente, de l’intervention, du retrait de la fosse, de l’établissement sur le roc et de la mise d’un chant nouveau. La forme poétique n’abolit pas la progression locale. Toutefois, celle-ci doit être reconstruite à partir des prédicats, des participants et des relations entre cola, non d’une règle selon laquelle toute alternance formelle produirait un changement de temps. Le français peut employer passé composé ou passé simple pour la séquence, puis modifier l’aspect lorsque le texte décrit un état résultant.
Le diagnostic pertinent est donc double. On demande d’abord si les cola se reformulent, se complètent ou s’opposent ; on teste ensuite si un ensemble restreint de propositions raconte des événements ordonnés. Le micro-récit conserve une portée locale à l’intérieur du psaume, tandis que le parallélisme laisse subsister les relations chronologiques étayées par des indices indépendants.
L’extension diachronique fournie par Dt 32 contient des formes préfixales dans un environnement rétrospectif. Les traduire automatiquement comme futurs créerait une chronologie incompatible avec le cadre rappelé. L’analyse doit contrôler le genre archaïque, les formes courtes et longues, les parallèles sémitiques éventuels et la distribution propre à la poésie ancienne. Notarius (2013) fournit ici un cadre diachronique et discursif plus adéquat qu’une table synchronique simple.
L’analyse archaïque exige des diagnostics positifs et ne peut être invoquée à la seule occasion d’un conflit avec une traduction usuelle. Symétriquement, la rareté d’un équivalent dans les traductions modernes ne suffit pas à établir l’impossibilité grammaticale d’une lecture. Les versions anciennes et modernes orientent ainsi la recherche, tandis que la démonstration repose sur les diagnostics du texte source.
Avant de choisir un temps en poésie, il faut donc segmenter les cola, identifier parallélisme et participants, déterminer si une micro-séquence événementielle existe, puis contrôler genre et diachronie. Le temps français rend alors la relation pertinente — généralisation, description, rétrospection, progression ou résultat — à partir d’une chronologie reconstruite après l’établissement de la structure poétique. La forme verbale contraint l’analyse, mais sa valeur dans le poème se compose avec la structure du colon, la relation au colon voisin et l’horizon temporel établi par l’ensemble.
Étape 6 — Examiner la deixis, l’Aktionsart et l’interprétation locale
Les domaines étendus ne dispensent pas d’examiner les indices locaux. Un déictique comme « aujourd’hui », le caractère statif d’un prédicat ou la présentation introduite par « voici » peuvent modifier le temps cible sans changer la conjugaison source. Trois extensions contrôlées rendent cette interaction visible.
En Hab 2,4, horizon prospectif et validité générique se combinent dans וְצַדִּיק בֶּאֱמוּנָתוֹ יִחְיֶה, qui associe un sujet typologique et un yiqtol dans le cadre d’une vision orientée vers sa réalisation. La proposition peut être prospective relativement au discours prophétique tout en exprimant une validité générale : les deux lectures ne sont pas nécessairement exclusives. « Le juste vivra… » conserve économiquement la projection et la portée gnomique. Un présent générique accentuerait la seconde ; une périphrase décrivant un événement futur unique effacerait la typologie du sujet (Roberts 1991 ; Clendenen 2014).
Le choix entre « foi », « fidélité » et « constance » dans בֶּאֱמוּנָתוֹ relève du lexique et de la référence, indépendamment de la valeur du yiqtol. La divergence entre le suffixe 3ms du texte massorétique et le possessif de première personne dans ἐκ πίστεώς μου doit également être enregistrée comme donnée textuelle avant d’être interprétée.
En Ps 2,7, la relation entre qatal et הַיּוֹם place, dans la parole אֲנִי הַיּוֹם יְלִדְתִּיךָ, le changement de statut dans l’« aujourd’hui » du décret. « Aujourd’hui, je t’ai engendré » présente l’événement comme accompli avec une pertinence actuelle. « Aujourd’hui, je t’engendre » ajoute une lecture simultanée ou performative au rendu du qatal. Le mémoire conserve la première solution, plus proche de la perfectivité, tout en reconnaissant que le déictique exclut un passé historique distant (Craigie 1983 ; Kraus 1992).
En Ps 40,7–9, LXX : Ps 39,7–9 des formes voisines appellent des temps cibles différents : אָז אָמַרְתִּי ouvre une rétrospection, « alors j’ai dit », tandis que הִנֵּה־בָאתִי constitue une présentation déictique, « me voici », « je viens » ou « me voici venu ». חָפַצְתִּי peut exprimer une disposition encore valide, « je prends plaisir à faire ta volonté », ou une disposition rétrospective selon l’analyse du passage. Les trois formes suffixales n’imposent donc pas un seul temps français.
Le grec fournit un contrôle historique : τότε εἶπον emploie un aoriste, alors que Ἰδοὺ ἥκω contient un présent à valeur de présentation. Cette diversité montre comment un traducteur ancien a analysé localement deux prédications voisines, sans constituer une autorité grammaticale qui modifierait les catégories hébraïques.
L’Aktionsart, la deixis et le point de référence doivent ainsi être traités comme des variables distinctes de la conjugaison (Comrie 1976, 1985 ; Hatav 1997 ; Cook 2012). Un état peut traverser le point de référence ; un accomplissement peut produire un résultat actuel ; une présentation peut employer un parfait source et un présent cible. La procédure consiste à identifier le profil lexical, relever les déictiques, situer le point de référence, puis choisir une formulation française. Elle évite aussi bien qatal = passé que l’extrême inverse où toute traduction serait également disponible.
Traitement du waw
La présence de ו dans la source impose d’identifier la construction et la relation entre les unités avant de sélectionner un connecteur français. Dans de nombreuses coordinations, et constitue le meilleur choix ; dans d’autres configurations, la relation est réalisée par la subordination, l’ordre, la ponctuation ou une construction verbale.
Il faut d’abord identifier la construction. Un wayyiqtol ne se décompose pas pour la traduction en « et » plus un yiqtol indépendant, et son rôle doit être déterminé dans la chaîne ou dans la clause. Devant une forme suffixale, la suite peut être un candidat weqatal dépendant d’un domaine normatif, habituel, conditionnel ou prospectif ; elle peut aussi relever d’une coordination ordinaire. Devant une forme préfixale, le waw peut coordonner, rattacher une proposition, ou se trouver dans un domaine dont l’interprétation est déjà établie. Devant un XP non verbal, comme וַהֲרִסֹתָיו en Am 9,11, aucune « construction verbale en waw » ne doit être postulée.
La segmentation des propositions vient ensuite : il faut repérer prédicats, sujets, compléments, constituants préposés, enchâssements et frontières. Une relation linéaire entre deux mots étiquetés ne garantit pas une relation entre deux propositions de même niveau. Une relative, une finale ou un groupe nominal coordonné demande une autre analyse qu’une chaîne narrative.
Le domaine doit alors être établi par des indices indépendants. Ex 20,9 et Ex 33,7 montrent qu’une même apparence yiqtol → forme suffixale avec waw peut se trouver dans un domaine normatif ou habituel passé ; Gn 28 oblige à tracer la portée de la condition et Am 9 distingue la restauration projetée de la finalité ouverte par לְמַעַן. Tant que cette opération n’est pas achevée, le choix du connecteur cible reste prématuré.
L’identification de la relation interclausale distingue ensuite coordination, succession, contraste, conséquence, condition, temporalité, finalité, explication et simple continuité. Une relation peut être portée conjointement par l’ordre, la construction verbale, une particule et le contexte ; il n’est donc pas nécessaire qu’un seul morphème source porte toute l’information.
Seulement à ce stade, le français peut sélectionner et pour une coordination naturelle, puis ou alors pour une succession pertinente, mais pour un contraste, si pour maintenir explicitement une portée conditionnelle, quand pour une relation temporelle et afin que pour une finalité ; il peut aussi recourir à la ponctuation, à la juxtaposition ou à l’absence de connecteur lexical lorsque sa syntaxe porte déjà la relation.
La vérification finale porte sur le style et sur la perte éventuelle d’information. Une répétition de et peut être fidèle au rythme d’un passage, ou produire en français un effet enfantin ou artificiel absent de la source ; sa suppression peut alléger la phrase, ou effacer une coordination significative. Il faut donc vérifier si la relation reste récupérable, si les participants sont clairs et si la ponctuation crée une rupture absente de la source.
Une procédure qui traduit chaque ו par et au même endroit rend ce mot redondant lorsque la construction, la subordination ou le style cible portent déjà la relation ; une autre, qui supprime systématiquement et au motif que le waw serait « grammatical », efface au contraire les coordinations ou additions pertinentes. Sa réalisation dans la langue cible dépend donc de la relation établie dans la source.
Les exemples du mémoire illustrent les différentes branches. Gn 25,34 autorise et, puis, une ponctuation séquentielle ou une combinaison de ces moyens. Gn 1,5/1,10 peut employer une ponctuation contrastive pour accompagner le antéposition. Gn 28 peut répéter si si la protase demeure ouverte. Am 9,11 peut rendre le ו du constituant nominal par « et ses ruines », alors que les formes verbales de la série n’exigent pas chacune un et autonome. Is 53 peut ouvrir un fondement causal par « parce que » même lorsqu’aucun équivalent mot à mot de chaque liaison n’est conservé.
La relation source peut être réalisée sans connecteur cible autonome par l’ordre, le temps verbal, la subordination ou la ponctuation ; réciproquement, un connecteur explicite peut rendre en français une relation grammaticalement construite autrement dans la source. La relation source, et non une idéologie du waw, fournit ainsi le critère du choix, qui doit être documenté au niveau de la configuration.
Étape 7 — Comparer les architectures grammaticales
Une version ancienne ou moderne constitue un second système grammatical, dont les formes ne se réduisent pas à des gloses transparentes de la source. Sa comparaison avec le texte hébreu ou araméen exige d’établir le témoin, de segmenter les clauses, d’identifier sujets, prédicats, finitude et dépendances, puis d’aligner les architectures. La critique textuelle précède l’évaluation de la technique de traduction (Aejmelaeus 2007 ; Tov 2012).
Am 9,12 fournit une première extension contrôlée. Le texte massorétique construit יִירְשׁוּ avec un sujet implicite et « le reste d’Édom et toutes les nations » comme objet. Le grec fait de « ceux qui restent des humains et toutes les nations » le sujet de ἐκζητήσωσιν, « chercher ». La différence touche le prédicat, l’identité des participants et la structure argumentale, et ne se réduit donc pas à l’alignement de deux « futurs ». Les explications textuelles et traductionnelles restent discutées ; l’analyse doit au minimum annoter la redistribution sujet–objet (Gelston 2002 ; Glenny 2007, 2012).
Dans l’extension contrôlée d’Is 53,10–12, le grec organise βούλεται κύριος avec une architecture infinitivale comprenant notamment ἀφελεῖν, δεῖξαι, πλάσαι et δικαιῶσαι. Des prédications finies hébraïques sont ainsi réorganisées sous des dépendances grecques. Au v. 12, אֲחַלֶּק־לוֹ possède un sujet de première personne, tandis que αὐτὸς κληρονομήσει πολλούς introduit un sujet explicite de troisième personne et une autre structure argumentale. La comparaison doit décrire ensemble changements de finitude, de dépendance, de sujet et de lexème ; elle ne peut pas conclure à partir d’une simple différence de temps.
Ps 40 apporte un contrôle textuel supplémentaire : avant de parler de technique de traduction, il faut préciser le texte grec comparé. Pour Ps 39,7 LXX, l’édition de Rahlfs–Hanhart (2006) et les témoins discutés ne donnent pas partout la même lecture entre ὠτία et σῶμα. Une conclusion sur la manière dont « la LXX » aurait rendu אָזְנַיִם כָּרִיתָ לִּי serait donc prématurée sans édition ni manuscrit identifiés (Karrer 2006 ; Tov 2012). La critique textuelle précède ici l’alignement lexical.
Dn 7,9–14 étend enfin le contrôle à l’araméen biblique, langue arc, et ne reçoit pas les catégories qatal, yiqtol, wayyiqtol ou weqatal. חָזֵה הֲוֵית et אָתֵה הֲוָה associent un participe Peal à un parfait de הוה et constituent des candidats à une lecture progressive ou continue. מְטָה présente une arrivée bornée ; הַקְרְבוּהִי, Haph‘el, une présentation causée ; le v. 14 distingue donation, état durable, service et non-destruction (Rosenthal 2006 ; Goldingay 1989 ; Collins 1993).
Ce contrôle montre qu’un système sémitique voisin peut composer point de vue, bornes et projection par des moyens différents des constructions hébraïques en waw. Il ne prouve pas une syntaxe TAM identique. Il impose aussi de distinguer le Vieux Grec (OG) de Théodotion (Θ). Leurs formulations de Dn 7,13–14 ne doivent pas être fondues dans une « LXX » indifférenciée lorsque leur formulation diffère (Reynolds 2008 ; Zacharias 2011).
La décision française intervient après ces distinctions. Une périphrase progressive peut rendre un point de vue araméen, un passé simple une borne, et un passif une présentation causée ; aucune obligation n’impose de reproduire par une seule série temporelle l’architecture de la source ou celle d’une version grecque. Le traducteur doit signaler quel témoin et quelle segmentation motivent le choix.
De manière générale, la comparaison des versions suppose d’établir le texte de chaque témoin, de segmenter les clauses, d’identifier participants et dépendances, puis de comparer les architectures. Une version peut régulariser plusieurs formes sources en un même temps cible, redistribuer les arguments ou subordonner des clauses finies. Ces opérations renseignent l’histoire de l’interprétation et la technique de traduction. Elles ne modifient pas rétroactivement la morphologie source et ne dictent pas automatiquement la solution d’une traduction moderne.
8.3. Études de cas
Les six cas suivants condensent la méthode sans créer de nouvelles catégories ; chacun montre comment le passage de la forme à la clause, au domaine, à la relation et au choix cible borne une décision.
La forme יִחְיֶה est identifiée comme yiqtol, mais cette étiquette ne choisit pas entre futur ponctuel et présent proverbial. La clause contient un sujet typologique, « le juste », et se trouve dans l’horizon prospectif de la vision. Domaine et généricité convergent donc vers une lecture prospective à validité générale.
« Le juste vivra par sa fidélité / sa foi » maintient cette superposition. Un présent expliciterait la maxime en réduisant la projection ; une périphrase d’événement futur unique réduirait la portée typologique. Le choix lexical de בֶּאֱמוּנָתוֹ reste séparé, de même que la divergence du possessif grec. Le cas illustre une extension contrôlée, non une valeur lexicale « prospectif-générique » du yiqtol (Roberts 1991 ; Clendenen 2014).
En Ps 2,7, le dossier identifie successivement le cohortatif אֲסַפְּרָה, le qatal introducteur אָמַר, la proposition nominale בְּנִי אַתָּה et le qatal יְלִדְתִּיךָ. Le déictique הַיּוֹם place la dernière prédication au centre du décret.
« Aujourd’hui, je t’ai engendré » conserve l’accomplissement et sa pertinence présente. « Aujourd’hui, je t’engendre » ajoute une lecture simultanée ou performative ; « je t’établis comme mon fils » ajoute encore une paraphrase institutionnelle et modifie le lexique de ילד. Ces options peuvent être défendues, mais elles ne sont pas des équivalents morphologiques neutres : le temps cible se motive par la relation entre accomplissement, déictique et résultat actuel (Craigie 1983 ; Kraus 1992).
En Ps 40,7–9 MT, les formes אָמַרְתִּי, בָאתִי et חָפַצְתִּי sont toutes suffixales. Leurs clauses ne remplissent pourtant pas la même fonction : אָז אָמַרְתִּי est rétrospectif ; הִנֵּה־בָאתִי présente le locuteur ; חָפַצְתִּי peut décrire une disposition encore actuelle.
Le français peut donc produire « alors j’ai dit », « me voici / je viens » et « je prends plaisir » sans incohérence. Le grec εἶπον face à ἥκω montre une analyse ancienne comparable, non une règle imposée à l’hébreu. Avant toute comparaison de אָזְנַיִם כָּרִיתָ לִּי, le témoin grec et la variante ὠτία / σῶμα doivent être précisés. Le cas articule deixis, Aktionsart et critique textuelle.
En Am 9,11–12, la chaîne est d’abord identifiée sans traiter וַהֲרִסֹתָיו comme verbe. Le cadre בַּיּוֹם הַהוּא place les prédicats verbalement hétérogènes dans une restauration projetée ; le français peut les rendre par une série de futurs. לְמַעַן ouvre ensuite une finale : « afin qu’ils prennent possession ».
Au v. 12, le grec ne se contente pas de remplacer un verbe par un autre temps : il redistribue prédicat, sujet et objet. La traduction moderne doit donc décider séparément le temps cible, la finalité et la structure argumentale. Le dossier illustre la neutralisation possible d’une alternance source, puis la nécessité de comparer les versions clause par clause.
En Is 53,11–12, les formes préfixales ouvrent des résultats projetés. תַּחַת אֲשֶׁר introduit ensuite un fondement causal contenant trois formes suffixales ; le français peut légitimement passer au passé accompli. יַפְגִּיעַ reste ouvert entre « il intercédera » et « il intercède », car la forme seule ne décide pas si la projection est rouverte ou si la propriété est générique.
La variante אוֹר est conservée hors du texte massorétique canonique, et la restructuration infinitivale grecque est annotée séparément. La procédure distingue ainsi domaine global et réancrage local, texte établi et variante, morphologie source et architecture de version, tout en laissant ouverte la traduction de la dernière forme lorsque les diagnostics ne convergent pas.
En Is 7,14, le domaine du signe contient יִתֵּן, forme préfixale, הָרָה, prédicat adjectival, וְיֹלֶדֶת, participe, et וְקָרָאת, forme suffixale. Une traduction française peut régulariser plusieurs prédicats au futur, mais doit reconnaître que cette uniformité appartient à la cible.
L’analyse personnelle de וְקָרָאת demeure ouverte entre 3fs archaïque et 2fs morphologiquement naturelle. καλέσεις atteste la disponibilité ancienne de la seconde sans réviser la forme hébraïque. Enfin, עַלְמָה / παρθένος est un choix lexical distinct de la temporalité et de la finitude. Le cas montre qu’un domaine commun peut inclure des prédications morphosyntaxiquement hétérogènes et que leur régularisation dans la langue cible doit être documentée (Wildberger 1991 ; Blenkinsopp 2000).
8.4. Portée de la méthode et niveaux de preuve
La méthode reconstruit une configuration, hiérarchise les diagnostics et borne les solutions, au lieu de produire une table qatal → passé, yiqtol → futur, wayyiqtol → passé simple, weqatal → futur. La portée des conclusions dépend du statut des preuves.
Gn 1,5/1,10 montre que l’alternance wayyiqtol / qatal covarie avec l’ordre des constituants dans deux actes de nomination contrôlés ; elle ne peut être traduite comme une simple opposition temporelle. Gn 27,2/28,16 montre qu’un même qatal statif peut soutenir une ignorance présente ou passée selon la persistance de l’état. Gn 22,12/Ex 20,10 montre que négation et morphologie modale doivent être identifiées indépendamment. Ex 20,9/Ex 33,7 exclut weqatal = futur/déontique en opposant domaine normatif et domaine habituel passé. Gn 2,16/2,17 exclut enfin une lecture modale unique de la construction infinitif absolu + forme finie.
Ces résultats sont restreints aux contrastes construits. Ils ne constituent pas une grammaire exhaustive de chaque paradigme.
Les extensions contrôlées complètent ces résultats : Gn 28 rend visible la portée conditionnelle ; les dossiers poétiques montrent l’interaction entre parallélisme, micro-récit et diachronie ; Hab 2,4 combine projection et généricité ; Ps 2 et Ps 40 contrôlent deixis et Aktionsart ; Am 9, Is 7 et Is 53 testent domaine commun, sous-domaines et hétérogénéité morphologique ; Dn 7 fournit un contrôle araméen. Leur caractère secondaire et borné permet de renforcer une décision déjà motivée, non d’ériger chaque cas en loi générale.
Les diagnostics généraux relatifs aux relations de finalité, à la critique textuelle préalable à la comparaison des versions, à la structure informationnelle et à la comparaison de finitude ou de dépendance proviennent de la littérature grammaticale et traductologique antérieure ou égale à 2014. Le mémoire les illustre et montre leur utilité dans son corpus. Il ne revendique ni la découverte de למען + yiqtol comme finale, ni celle des variations de technique de traduction, ni une théorie nouvelle de la modalité.
La portée des décisions dépend de la convergence des preuves : lorsque morphologie, clause, domaine et relation convergent, une option cible peut devenir fortement préférable ; lorsqu’ils divergent, l’analyse conserve des solutions concurrentes ou précise l’information encore nécessaire. L’annexe consigne cette gradation sous forme de fiches consultables. La traduction intervient au terme de la reconstruction grammaticale et peut neutraliser une opposition source, expliciter une relation ou redistribuer l’information selon les ressources du français, à condition que l’opération soit reconnue et que les données morphologiques, textuelles et clausales demeurent récupérables.
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