Partie II — Les constructions verbales à l’épreuve des textes : narration, modalité et poésie

Chapitre 5 — Formes verbales et structure de la prose narrative

La prose narrative offre des séquences où la morphologie verbale, l’ordre des constituants, le type de proposition, l’enchâssement, le statut énonciatif et les relations entre événements peuvent être comparés de manière contrôlée. Le chapitre examine dans quelles configurations syntaxiques et discursives l’alternance entre qatal et wayyiqtol devient interprétable, et quels diagnostics permettent de distinguer une contribution morphologique d’un effet de structure, car l’opposition générale entre une forme qui « raconte » et une forme qui « décrit » lexicaliserait indûment des régularités discursives.

Les travaux de Goldfajn et de Moshavi ont montré, selon des cadres différents, que l’ordre des mots en hébreu biblique ne peut pas être traité comme une variation stylistique libre. Le placement d’un constituant avant le verbe, notamment, doit être analysé en relation avec la structure informationnelle et avec l’organisation de la proposition. Le présent chapitre adopte cette conséquence méthodologique sans supposer qu’un constituant préverbal doit automatiquement être identifié comme TopP ou FocP.

L’analyse porte sur quatre dossiers : les actes de nomination de Gn 1,5 et Gn 1,10, qui contrôlent le contraste entre wayyiqtol et qatal ; Gn 2,21–22, où une valeur d’antériorité se construit dans une proposition enchâssée ; Gn 25,34, qui permet de distinguer progression textuelle et chronologie stricte ; enfin Gn 3,10, où wayyiqtol organise une micro-séquence interne au discours direct et ne se limite donc pas à la « ligne principale » du narrateur. Sans constituer une théorie exhaustive de la prose narrative, ces dossiers permettent de dégager des généralisations assez précises pour produire des diagnostics et des prédictions.

5.1. La séquence narrative dans la littérature

Les descriptions discursives ont établi que la narration ne peut être analysée comme une simple addition de propositions au passé. Niccacci (1990) associe la distribution des formes à l’organisation syntaxique des types de texte ; Longacre (2003) suit les relations textuelles dans des unités narratives étendues ; Cook (2004, 2012) distingue la contribution sémantique des conjugaisons de leurs effets pragmatiques dans le discours. Ces travaux convergent sur l’importance de la chaîne, mais leurs catégories ne doivent pas être converties automatiquement en traits des formes.

La notion de progression narrative décrit l’ordre des prédications, le maintien ou le changement des participants, l’introduction de paroles, la suspension de la ligne événementielle et la reprise de l’épisode. Wayyiqtol est fortement associé à plusieurs de ces opérations, en particulier à l’ajout d’événements dans la prose ; cette distribution ne suffit cependant pas à faire du premier plan une propriété grammaticale de la forme.

La fréquence du patron wayyiqtol → wayyiqtol dans le récit est compatible avec l’emploi de la même forme pour introduire une parole, reprendre la narration après une insertion ou participer au récit interne d’un personnage. La relation exacte appartient à la clause dans son domaine ; la morphologie contribue à rendre la continuation disponible sans fixer seule le rang narratif global.

Les travaux de Goldfajn (1998) et Moshavi (2010) ajoutent une contrainte syntaxique : la distribution des formes covarie avec l’ordre des constituants et la structure informationnelle. Le contraste pertinent oppose alors une proposition V1 liée à la précédente à une proposition où un argument ou un cadre précède le verbe, et non les seuls qatal et wayyiqtol extraits de leur clause. Le statut de ce constituant — topique, focus, cadre ou contraste — doit être diagnostiqué ; sa présence ne peut être effacée de la comparaison.

Robar (2014) invite enfin à situer le verbe dans la continuité du paragraphe. Cette échelle est utile pour repérer les reprises et les changements de schéma, mais le présent chapitre conserve une exigence locale : avant de nommer une relation de progression, de fond ou de reprise, il faut vérifier les limites de clause, l’enchâssement, les participants et le régime de parole. La catégorie discursive résume alors une analyse ; elle ne la remplace pas.

Le protocole des quatre dossiers consiste à établir les formes et les constituants, comparer un contraste contrôlé, formuler les analyses concurrentes, chercher un diagnostic indépendant, puis limiter le résultat à ce que le passage montre.

5.2. Gn 1,5 et Gn 1,10 : un contraste morphosyntaxique contrôlé

Genèse 1.5a Gn 1-5a
וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ לָאוֹר֙ י֔וֹם וְלַחֹ֖שֶׁךְ קָ֣רָא לָ֑יְלָה
wa-y-yiqrā́ ʾĕlōhī́m lā ʾōr yṓm wᵉ la ḥṓšex qā́rā lā́yᵉlā
Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres, il les appela Nuit.
wayyiqtol qatal
Genèse 1.10a Gn 1-10a
וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ לַיַּבָּשָׁה֙ אֶ֔רֶץ וּלְמִקְוֵ֥ה הַמַּ֖יִם קָרָ֣א יַמִּ֑ים
wa-y-yiqrā́ ʾĕlōhī́m la-y-yabbāšā́ ʾéreṣ ū lᵉ miqwḗ ha-m-máyim qārā́ yammī́m
Dieu nomma le sol la Terre, et l’agglomération des eaux, il la nomma les Mers.
wayyiqtol qatal

Les deux actes de nomination de Gn 1 présentent des structures directement comparables.

וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם
וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה

Dans la première prédication, וַיִּקְרָא est un wayyiqtol et le complément לָאוֹר suit le verbe. Dans la seconde, וְלַחֹשֶׁךְ est placé avant קָרָא, qui est un qatal.

Quelques versets plus loin, Gn 1,10 répète la même organisation.

וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לַיַּבָּשָׁה אֶרֶץ
וּלְמִקְוֵה הַמַּיִם קָרָא יַמִּים

Les deux passages présentent le même lexème קרא, une première prédication à wayyiqtol, une seconde à qatal, un constituant préverbal dans le second membre et une relation de contraste sémantique entre les deux entités nommées.

Ce parallélisme permet de contrôler plusieurs variables qui, dans d’autres exemples, changent simultanément. Il ne s’agit pas de deux verbes différents ni de deux domaines temporels éloignés. Les deux prédications appartiennent dans chaque cas au même épisode et au même acte de classification.

Portée du contraste

Une analyse strictement temporelle ne suffit pas, puisque rien n’indique que קָרָא doive être compris comme antérieur ou postérieur à וַיִּקְרָא selon une opposition grammaticale de temps.

Une analyse qui traiterait l’ordre des mots comme stylistiquement libre serait également insuffisante : le changement de forme verbale et le antéposition se reproduisent ensemble dans deux constructions parallèles.

Dans les deux actes de nomination examinés, le passage de wayyiqtol à qatal covarie avec le passage d’une proposition verbale initiale à une proposition contenant un constituant préverbal contrastif. Cette corrélation n’établit pas que qatal encode lui-même le contraste.

Topique ou focus ?

Figure 5.1 · Structure en constituants (partielle)

Constituants exprimés et ordre linéaire

Constituants exprimés ; le statut Topique/Focus et la dérivation par mouvement restent à évaluer.

Gn 1.5a, premier membre

  • Proposition
    • V וַיִּקְרָא
    • Sujet אֱלֹהִים
    • PP לָאוֹר
    • Dénomination יוֹם

Gn 1.5a, second membre

  • Coordination וְ
    • Proposition
      • PP initial לַחֹשֶׁךְ
      • Prédication
        • V קָרָא
        • Dénomination לָיְלָה

Dans le premier membre, le verbe précède le sujet, le PP et la dénomination. Dans le second, le PP initial précède la prédication après waw.

Le schéma établit la préposition et l’alternance d’ordre ; l’étiquette Topic ou Focus demeure une analyse concurrente.

Gn 1.5aGn 1.10a

Schéma textuel
Gn 1.5a, premier membre
[Proposition
    [V וַיִּקְרָא]
    [Sujet אֱלֹהִים]
    [PP לָאוֹר]
    [Dénomination יוֹם]]

Gn 1.5a, second membre
[Coordination וְ
    [Proposition
        [PP initial לַחֹשֶׁךְ]
        [Prédication
            [V קָרָא]
            [Dénomination לָיְלָה]]]]

Source texte (UTF-8)

Dans une première analyse, וְלַחֹשֶׁךְ et וּלְמִקְוֵה הַמַּיִם constituent des topics contrastifs. La première proposition établit une relation de nomination ; la seconde applique cette même relation à une deuxième entité : « quant aux ténèbres… », « quant à l’ensemble des eaux… ».

Dans une seconde analyse, les constituants préposés réalisent plutôt un focus contrastif. Leur fonction serait de sélectionner le second membre d’une paire explicitement opposée : lumière/ténèbres, terre/eaux.

Le corpus actuel ne fournit pas de diagnostic suffisamment indépendant pour choisir définitivement entre ces deux structures. Il serait donc prématuré d’inscrire TopP ou FocP comme une projection établie dans l’arbre.

Quelle que soit l’analyse informationnelle retenue, le qatal appartient ici à une configuration syntaxique marquée par le placement préverbal d’un constituant contrastif.

Prédiction

Si l’alternance observée est liée à la structure informationnelle, elle devrait dépasser le seul lexème קרא : dans un corpus plus large, les qatal précédés d’un argument ou d’un complément devraient présenter plus souvent des contextes de contraste, de cadrage ou de reprise qu’un échantillon comparable de qatal sans antéposition.

Cette prédiction nécessite une annotation indépendante du word_order et du statut informationnel. Elle ne doit pas être codée automatiquement à partir de la forme verbale.

Ordre des constituants et choix verbal

Le contraste répété invite à préciser ce que signifie ici « ordre des mots ». L’ordre linéaire n’est pas une variable stylistique isolée : il réalise une organisation de la proposition. Dans le premier membre, le verbe initial introduit directement la nomination et le sujet suit. Dans le second, le complément préposé sélectionne l’autre terme de la paire avant que la prédication ne soit complétée par qatal.

Les exemples montrent une covariation locale, sans établir que tout constituant préverbal déclenche mécaniquement qatal ou que qatal encode lui-même le contraste. Une dépendance grammaticale plus forte exigerait la comparaison de clauses partageant le même lexème et le même domaine, mais variant indépendamment quant au antéposition, ainsi que le contrôle de l’accessibilité du référent et des alternatives contextuelles.

Cette réserve n’annule pas le résultat traductionnel. Une traduction qui conserve seulement deux verbes au passé peut perdre l’opposition informationnelle, même si elle rend correctement le temps. Des solutions comme « quant aux ténèbres » ou une ponctuation qui équilibre les deux membres peuvent transposer le contraste. Leur pertinence vient de l’ordre clausal et de la paire sémantique, non d’une valeur spéciale ajoutée au qatal.

5.3. Gn 2,21–22 : enchâssement et antériorité

Genèse 2.22 Gn 2-22
וַיִּבֶן֩ יְהוָ֨ה אֱלֹהִ֧ים ׀ אֶֽת־הַצֵּלָ֛ע אֲשֶׁר־לָקַ֥ח מִן־הָֽאָדָ֖ם לְאִשָּׁ֑ה וַיְבִאֶ֖הָ אֶל־הָֽאָדָֽם׃
wa-y-yivén ʔăḏōnā́y ʾĕlōhī́m ʾét-ha-ṣ-ṣēlā́ʿ ʾăšer-lāqáḥ min-hā́ ʾādā́m lᵉ ʾiššā́ wa yᵉviʾéhā ʾel-hā́ ʾādā́m
L’Éternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme, et il la présenta à l’homme.
wayyiqtol qatal

Figure 5.2 · Structure en constituants (partielle)

La relative dans le groupe objet

Dépendance interprétative ; le mécanisme de relativisation n’est pas fixé.

  • Proposition principale
    • V וַיִּבֶן
    • Sujet יְהוָה אֱלֹהִים
    • Objet
      • Marque אֶת
      • Groupe nominal
        • Nom הַצֵּלָעi
        • Relative
          • Rel אֲשֶׁר
          • Prédication
            • V לָקַח
            • Objet interprété en relation avec i
            • PP מִן־הָאָדָם
    • Complément לְאִשָּׁה

La relative introduite par אשר qualifie l’antécédent הצלע dans le groupe objet de ויבן. Le qatal לקח reprend la prise déjà introduite au verset précédent.

L’antériorité de TAKE par rapport à BUILD est une relation interprétative soutenue par la dépendance et le contexte, non un sens lexical de qatal.

Gn 2.22

Schéma textuel
[Proposition principale
    [V וַיִּבֶן]
    [Sujet יְהוָה אֱלֹהִים]
    [Objet
        [Marque אֶת]
        [Groupe nominal
            [Nom הַצֵּלָע]i
            [Relative
                [Rel אֲשֶׁר]
                [Prédication
                    [V לָקַח]
                    [Objet interprété en relation avec i]
                    [PP מִן־הָאָדָם]]]]]
    [Complément לְאִשָּׁה]]

Source texte (UTF-8)

Après l’introduction de la prise de la côte en Gn 2,21, le verset suivant reprend ce référent à l’intérieur d’un nouvel événement :

וַיִּבֶן יְהוָה אֱלֹהִים אֶת־הַצֵּלָע
אֲשֶׁר־לָקַח מִן־הָאָדָם
לְאִשָּׁה
וַיְבִאֶהָ אֶל־הָאָדָם

Le qatal לָקַח se trouve à l’intérieur de la relative אֲשֶׁר־לָקַח מִן־הָאָדָם. Il ne constitue donc pas une proposition indépendante intercalée dans la chaîne narrative. Il appartient au groupe nominal dont la tête est הַצֵּלָע.

Cette structure fournit un diagnostic indépendant de la morphologie, l’enchâssement : déjà introduit dans le contexte précédent, l’événement de prise permet à la relative d’identifier le référent de la nouvelle prédication, « la côte qu’il avait prise de l’homme ».

Le plus-que-parfait français rend naturellement une relation d’antériorité construite par plusieurs facteurs : l’événement de prise est déjà établi dans le contexte, la proposition qui le reprend est une relative dépendant d’un nom, et le nouvel événement principal est la construction de la côte en femme. Cette convergence ne prouve pas que qatal lexicalise un PLUPERFECT.

Deux analyses sont donc à distinguer : une analyse morphologique forte attribuerait directement au qatal une valeur d’antériorité ; une analyse compositionnelle considérerait que le qatal est compatible avec une prédication accomplie, tandis que la relation temporelle précise entre TAKE et BUILD résulte de la structure relative et du contexte.

Le passage ne permet pas à lui seul de trancher entre les théories générales du qatal. Il suffit cependant à établir ceci :

une occurrence de qatal dans une proposition dépendante ne doit pas être interprétée sans tenir compte de la structure d’enchâssement.

Conséquence pour les statistiques

Ce cas montre pourquoi une matrice de transitions entre formes doit être interprétée avec prudence. Deux verbes voisins dans le texte peuvent appartenir à des niveaux syntaxiques différents.

Une séquence linéaire wayyiqtol → qatal → wayyiqtol ne constitue donc pas nécessairement la structure event 1 → background → event 2.

Le qatal peut appartenir à une relative, à une complétive ou à une autre proposition enchâssée.

Avant d’utiliser une transition comme argument discursif, il faut donc contrôler au minimum le rang de la proposition (clause_rank), l’enchâssement (embedding), la dépendance (dependency) et le statut énonciatif (speech_status).

5.4. Gn 25,34 : progression textuelle et chronologie

Genèse 25.34a Gn 25-34a
וְיַעֲקֹ֞ב נָתַ֣ן לְעֵשָׂ֗ו לֶ֚חֶם וּנְזִ֣יד עֲדָשִׁ֔ים וַיֹּ֣אכַל וַיֵּ֔שְׁתְּ וַיָּ֖קָם וַיֵּלַ֑ךְ
wᵉ yaʿăqṓv nātán lᵉ ʿēśā́w ĺeḥem ū nᵉzī́d ʿădāšī́m wa-y-yṓxal wa-y-yḗšt wa-y-yā́qom wa-y-yēláx
Jacob servit à Ésaü du pain et un plat de lentilles; il mangea et but , se leva et ressortit .
qatal wayyiqtol

וְיַעֲקֹב נָתַן לְעֵשָׂו לֶחֶם וּנְזִיד עֲדָשִׁים
וַיֹּאכַל
וַיֵּשְׁתְּ
וַיָּקָם
וַיֵּלַךְ

La première proposition présente un sujet lexical préverbal, וְיַעֲקֹב, suivi de נָתַן, qatal.

Les quatre propositions suivantes sont construites en wayyiqtol et ont Ésaü comme sujet récupéré discursivement.

La configuration oppose une proposition qui établit le transfert de nourriture à une série de prédications qui organise les actions d’Ésaü.

Le contraste articule une proposition qui établit le point de départ causal et argumental de la série avec la progression des prédications suivantes. Les catégories « background » et « mainline » décrivent imparfaitement cette relation et ne suffisent pas à attribuer à la première proposition un statut d’arrière-plan temporel.

Les wayyiqtol suivants construisent l’ordre de présentation EAT → DRINK → RISE → GO.

Cette succession est textuellement explicite. Elle ne permet cependant pas de déduire la granularité temporelle exacte des événements. Manger et boire peuvent partiellement se chevaucher dans l’expérience réelle ; le texte choisit néanmoins de les distribuer en prédications successives.

L’analyse distingue ainsi le organisation textuelle, ordre dans lequel les prédications sont ajoutées, de l’chronologie événementielle, qui concerne les relations temporelles exactes entre les événements.

Dans cette séquence, le wayyiqtol est fortement associé à l’ordre textuel : au sein des chaînes narratives examinées, il permet d’ajouter des prédications événementielles successives à un même domaine narratif. La formule wayyiqtol = MAINLINE décrirait moins adéquatement la distribution observée, puisque des séquences de wayyiqtol apparaissent aussi dans d’autres domaines, notamment le discours direct, et que la granularité chronologique ne se déduit pas mécaniquement de la morphologie.

Diagnostics de la progression et de la chronologie

La distinction entre ordre textuel et ordre des événements ne doit pas devenir une réserve abstraite. Dans Gn 25,34, plusieurs indices permettent de hiérarchiser les conclusions. La segmentation en prédications successives établit l’ordre de présentation. Le maintien d’Ésaü comme sujet des quatre wayyiqtol et l’absence de proposition enchâssée soutiennent l’existence d’une chaîne locale. Le sens lexical de « se lever » puis « partir » favorise une succession temporelle ; celui de « manger » et « boire » permet davantage un regroupement ou un recouvrement.

La morphologie ne mesure donc ni la durée ni la distance entre les procès. Elle contribue à leur inscription comme étapes discursives de même domaine. La chronologie plus fine est une inférence fondée sur la structure événementielle, la connaissance de la scène et les relations lexicales. Cette séparation explique pourquoi deux traductions peuvent respecter la chaîne tout en ponctuant différemment le repas et le départ.

Une analyse concurrente pourrait traiter le premier qatal comme le premier événement de la série, ce qui rendrait son caractère factuel mais expliquerait moins bien le sujet lexical préverbal et le changement de participant ; une analyse en arrière-plan accentuerait la différence avec les wayyiqtol au prix d’une minoration du rôle causal et événementiel du don. Les données permettent seulement d’établir que la première proposition introduit le transfert et son agent, tandis que la chaîne suivante organise les actions du bénéficiaire.

Le passage produit ainsi une prédiction pour l’extension du corpus. Lorsque X–qatal précède une série en wayyiqtol, il faut contrôler si le constituant préverbal introduit ou réintroduit un participant et si la série suivante maintient un autre sujet. Si cette configuration se répète, l’alternance pourra être reliée plus précisément à la gestion des participants. Un seul exemple ne permet pas encore cette généralisation.

5.5. Gn 3,10 : micro-narration et changement de domaine énonciatif

Genèse 3.10 Gn 3-10
וַיֹּ֕אמֶר אֶת־קֹלְךָ֥ שָׁמַ֖עְתִּי בַּגָּ֑ן וָאִירָ֛א כִּֽי־עֵירֹ֥ם אָנֹ֖כִי וָאֵחָבֵֽא ׃
wa-y-yṓmer ʾet-qōlᵉxā́ šāmáʿtī ba-g-gā́n wā ʾīrā́ kī́-ʿērṓm ʾānṓxī wā ʾēḥāvḗ
Il répondit : "J’ai entendu ta voix dans le jardin; j’ai eu peur , parce que je suis nu, et je me suis caché ."
wayyiqtol qatal

Figure 5.3 · Hiérarchie de contenu et de discours

Micro-narration dans la parole du personnage

Organisation du contenu, non arbre syntaxique complet de la parole rapportée.

  • Niveau narratorialIntroduction de la réponse
    • Parole du personnage
      • Perception rapportée שָׁמַעְתִּי
      • Réaction rapportée וָאִירָא
        • Justification כִּי־עֵירֹם אָנֹכִי
      • Action rapportée וָאֵחָבֵא

Le narrateur introduit une réponse. La parole du personnage contient une perception, une réaction justifiée par כי et une action rapportée.

La figure représente une séquence locale à l’intérieur du discours direct ; elle ne lexicalise pas MAINLINE dans wayyiqtol.

Gn 3.10

Schéma textuel
Niveau du récit : introduction de la réponse
└── Parole du personnage
    ├── Perception rapportée : שָׁמַעְתִּי
    ├── Réaction rapportée : וָאִירָא
    │   └── Justification : כִּי־עֵירֹם אָנֹכִי
    └── Action rapportée : וָאֵחָבֵא

Source texte (UTF-8)

וַיֹּאמֶר
אֶת־קֹלְךָ שָׁמַעְתִּי בַּגָּן
וָאִירָא
כִּי־עֵירֹם אָנֹכִי
וָאֵחָבֵא

Le premier וַיֹּאמֶר appartient à la narration externe et introduit la réponse de l’homme ; à partir de שָׁמַעְתִּי, le personnage rapporte lui-même des événements antérieurs à son moment de parole :

HEAR → FEAR → HIDE.

La première prédication de cette micro-séquence contient un qatal et les deux suivantes des wayyiqtol, ce qui exclut l’identification de cette dernière forme avec la seule « ligne principale du narrateur ».

Les formes וָאִירָא et וָאֵחָבֵא appartiennent au récit rétrospectif produit par un personnage à l’intérieur du discours direct, dans un domaine distinct de la chaîne événementielle du narrateur : וַיֹּאמֶר relève du narrateur, tandis que la séquence שָׁמַעְתִּי → וָאִירָא → וָאֵחָבֵא appartient au micro-récit cité.

Le wayyiqtol peut donc participer à une progression événementielle relativement au domaine énonciatif dans lequel la proposition est interprétée. Cette analyse prédit des structures comparables dans le récit externe, dans les récits rétrospectifs des personnages et éventuellement dans les micro-récits insérés dans la poésie, possibilité examinée au chapitre 7.

Contrôle secondaire : entrée et sortie de parole en Gn 1,3

Gn 1,3 fournit un contrôle compact déjà présent dans les données. Le premier wayyiqtol, וַיֹּאמֶר, appartient au récit et ouvre le discours direct. יְהִי se trouve dans la parole citée et reçoit une lecture volitive. Le second wayyiqtol, וַיְהִי, revient au domaine narratif et présente la réalisation de la parole. Une simple série linéaire de labels verbaux manquerait donc deux frontières : l’entrée dans la citation et sa sortie.

Ce contrôle renforce la conclusion de Gn 3,10 sans ajouter une nouvelle théorie. Dans Gn 1,3, les wayyiqtol encadrent le discours ; dans Gn 3,10, ils construisent une micro-séquence à l’intérieur de celui-ci. La forme est compatible avec plusieurs positions dans l’architecture narrative, et la structure en constituants du discours direct décide du domaine auquel chaque occurrence appartient.

La prédiction qui en résulte est limitée : les verbes de parole et les premiers prédicats après une citation doivent être examinés comme frontières potentielles avant de calculer les chaînes. Elle ne permet pas d’assigner automatiquement les relations « entrée » ou « reprise » à tout verbe de parole.

5.6. Catégories discursives et transitions

Statut analytique de MAINLINE et BACKGROUND

Les analyses précédentes permettent maintenant de reformuler plusieurs notions utiles de la littérature discursive.

MAINLINE, BACKGROUND, FLASHBACK, RESUMPTION ou COMMENT peuvent décrire des relations réelles dans un récit. Leur utilité analytique n’implique cependant pas qu’elles fassent partie de la représentation morphologique de qatal ou de wayyiqtol.

Gn 1,5 place un qatal dans la même sphère temporelle qu’un wayyiqtol ; en Gn 2,22, la lecture antérieure du qatal est liée à son enchâssement dans une relative ; en Gn 3,10, enfin, le wayyiqtol organise une séquence qui appartient au domaine énonciatif d’un personnage. Ces dossiers conduisent à distinguer la forme morphologique (qatal, wayyiqtol), la structure syntaxique — proposition principale, relative, préposition, discours direct — et la relation interprétative de contraste, d’antériorité, de progression ou de reprise.

Les labels discursifs s’appliquent au troisième niveau et ne doivent pas être intégrés dans un faisceau tel que qatal = [BACKGROUND] ou wayyiqtol = [MAINLINE].

Fonction de la matrice des transitions

La matrice de transitions du corpus conserve une fonction exploratoire : une fréquence élevée de wayyiqtol → wayyiqtol indique de nombreux endroits où la forme apparaît dans des séquences susceptibles d’être analysées, sans établir que toutes les transitions relient des événements de même rang ou des étapes indépendantes de la narration.

Avant d’utiliser une transition comme preuve, il faut vérifier que les deux occurrences appartiennent au même domaine énonciatif, qu’aucune proposition n’est enchâssée, que la frontière de proposition a été correctement identifiée, que le type de prédicat est compatible avec une lecture événementielle et qu’aucune structure conditionnelle ou modale ne crée un autre domaine.

La statistique sert ainsi à repérer des concentrations de formes auxquelles appliquer une analyse structurale.

Aucun renvoi vers une matrice chiffrée n’est maintenu ici : les anciens rendus ne documentent pas assez précisément leur dérivation depuis l’état gelé des données pour constituer un objet quantitatif vérifiable.

Une chaîne de wayyiqtol ne doit donc pas être assimilée à une chaîne française de coordinations en et. Lorsque plusieurs prédications de même rang construisent une progression narrative, le français peut rendre cette progression par la juxtaposition, par la ponctuation, par puis ou alors, ou ne maintenir et qu’à une frontière stylistiquement pertinente. La traduction doit préserver l’ordre et la continuité des événements sans nécessairement reproduire chaque waw comme un connecteur lexical.

5.7. Résultats et prédictions

Trois résultats empiriques se dégagent. Gn 1,5 et Gn 1,10 reproduisent la covariation entre wayyiqtol / V-initial et fronted XP / qatal, qui relève d’un problème morphosyntaxique plutôt que d’une simple variation de temps verbal. En Gn 2,22, le qatal enchâssé dans une relative ne se compare pas directement à celui d’une proposition principale, et sa lecture d’antériorité peut émerger de la relation entre structure syntaxique et contexte. En Gn 3,10, enfin, le wayyiqtol construit une séquence dans un récit rapporté en discours direct, ce qui rapporte la notion de « ligne narrative » au domaine d’énonciation.

Ces analyses produisent des prédictions pour une extension du corpus. Si la préposition participe réellement à l’interprétation, les X–qatal devraient présenter une distribution différente de celle des qatal sans constituant préverbal. Toutes choses égales par ailleurs, les qatal des relatives devraient manifester plus souvent des lectures d’antériorité ou de reprise d’un référent déjà établi que les qatal indépendants. Les chaînes de wayyiqtol devraient enfin pouvoir être segmentées en domaines distincts correspondant au narrateur et aux récits internes des personnages.

Ces prédictions peuvent être testées sans présupposer que les catégories discursives soient des traits syntaxiques.

5.8. Incidence sur la traduction

Les conséquences traductologiques mesurent l’effet de l’analyse après son établissement par des diagnostics morphosyntaxiques et discursifs indépendants.

En Gn 1,5 et Gn 1,10, une traduction qui rend toutes les propositions par le même passé peut conserver la temporalité globale tout en effaçant le contraste construit par le antéposition.

En Gn 2,22, le plus-que-parfait français restitue naturellement l’antériorité de la relative, mais il doit être compris comme résultat de l’analyse structurelle et contextuelle, non comme équivalent lexical du qatal.

En Gn 3,10, la traduction doit préserver la cohérence de la micro-narration interne au discours de l’homme. Les relations entre « entendre », « craindre » et « se cacher » sont déterminées dans ce domaine, et non par la seule chaîne externe du narrateur.

Dans ces cas, la traduction procède de l’analyse de la clause et ne sert pas de diagnostic à la valeur morphologique.

La ponctuation française participe à ces moyens d’analyse : un point ou un point-virgule peut marquer une frontière de domaine, une virgule maintenir une série compacte, et l’absence de connecteur rendre une continuité que l’hébreu signale morphologiquement. Ces choix transposent les relations de la source dans un système où le temps verbal, l’ordre des mots et la ponctuation répartissent autrement l’information.

La contrainte est stylistique autant que grammaticale : éviter la répétition mécanique de et ne justifie pas d’effacer un contraste, une conséquence ou une reprise. Le traducteur doit pouvoir nommer la relation rendue et le diagnostic qui la soutient ; lorsque plusieurs analyses restent possibles, le commentaire conserve l’alternative même si la traduction sélectionne une lecture.

Cette exigence vaut également pour les changements de sujet. Une juxtaposition française peut être fluide tout en rendant ambigu le passage de Jacob à Ésaü en Gn 25,34. La langue cible doit alors expliciter le participant ou ajuster la ponctuation. La fidélité porte sur la progression et la distribution de l’information, non sur le nombre matériel de connecteurs.

Le même contrôle s’applique aux récits internes, où une nouvelle voix peut exiger en français une frontière plus visible que le simple maintien du temps narratif ; le choix dépend alors du domaine énonciatif.

5.9. Conclusion

Dans la prose narrative examinée, l’alternance entre qatal et wayyiqtol ne se réduit pas à une opposition mécanique de temps, d’aspect ou de plan discursif : en Gn 1,5 et Gn 1,10, le choix de forme covarie avec l’ordre des constituants dans des constructions lexicalement et sémantiquement proches ; en Gn 2,22, la lecture temporelle du qatal dépend de l’enchâssement et du statut contextuel de l’événement ; en Gn 25,34, la série de wayyiqtol organise une progression textuelle sans coder toute la chronologie ; en Gn 3,10, enfin, wayyiqtol constitue une micro-séquence à l’intérieur du discours direct plutôt que la seule « ligne principale » du narrateur. La forme verbale contraint donc l’interprétation, en interaction avec la configuration de la proposition, l’ordre des constituants, le rang syntaxique et le domaine énonciatif.

Le chapitre suivant étend ce principe à la modalité, à la négation et aux constructions conditionnelles, où les mêmes tensions entre morphologie et environnement structural deviennent encore plus explicites.

Références

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