Partie II — Les constructions verbales à l’épreuve des textes : narration, modalité et poésie

Chapitre 7 — Poésie et parallélisme : mise à l’épreuve des diagnostics

Les chapitres précédents ont dégagé plusieurs diagnostics permettant d’interpréter les formes verbales sans leur attribuer directement une fonction discursive : ordre des constituants, enchâssement, domaine énonciatif, polarité, type de proposition et dépendance interclausale. La poésie permet maintenant de vérifier la portée de cette méthode dans un environnement où l’organisation du texte ne dépend pas principalement de la progression linéaire d’une chaîne narrative.

Ce chapitre évalue la validité des relations entre forme et interprétation identifiées dans la prose lorsque les propositions sont organisées par le parallélisme, la correspondance entre cola, la compression syntaxique et la structure strophique. Il traite ainsi la poésie comme un environnement distinct d’application du système verbal, sans lui attribuer a priori une grammaire autonome.

Cette question s’inscrit naturellement dans l’approche linguistique du parallélisme développée notamment par Berlin. Le parallélisme biblique ne met pas seulement en relation des idées ou des images ; il peut associer ou opposer des structures morphologiques, syntaxiques et lexicales. Une variation de forme verbale entre deux cola doit donc être analysée d’abord comme une relation grammaticale entre deux unités correspondantes, avant d’être convertie en opposition temporelle.

L’analyse porte sur trois dossiers : Pr 14,1 fournit un contraste qatal / yiqtol à l’intérieur d’un bicolon sapiential antithétique ; Ps 40,2–4 montre qu’un poème peut contenir une micro-séquence narrative construite avec qatal, wayyiqtol et yiqtol ; Dt 32 sert de contrôle diachronique, puisque des formes préfixales y apparaissent dans un environnement rétrospectif où une lecture passée est requise. La poésie constitue ainsi un domaine de contrôle pour les hypothèses morphosyntaxiques établies ailleurs, sans que l’analyse postule une taxonomie supplémentaire d’« opérateurs poétiques ».

7.1. Parallélisme et unité d’analyse

Berlin (1983) définit le parallélisme comme une organisation linguistique plutôt que comme la répétition décorative d’une même idée : les correspondances peuvent porter sur le lexique, la syntaxe, la morphologie ou la sémantique, et la différence entre deux membres peut participer autant que leur répétition à l’organisation du couplet. Pour le système verbal, cette approche conduit à comparer la contribution des formes à l’intérieur du couplet avant de reconstruire deux localisations temporelles indépendantes.

Tatu (2008) applique directement ce problème aux séquences qatal // yiqtol et yiqtol // qatal dans les couplets sémitiques. Il montre que l’ordre des formes appartient à une unité poétique et qu’un couplet peut associer une présentation stabilisée et une présentation dynamique sans raconter deux étapes. Cette hypothèse sera testée sur Pr 14,1, puis limitée aux alternances que les diagnostics permettent d’établir.

Les analyses de Niccacci (2006) rappellent que les formes conservent une organisation dans la poésie, même si cette organisation n’est pas identique à la chaîne de prose. Jero (2008) met l’accent sur le rôle morphosyntaxique de l’aspect interne : une différence verbale entre cola peut modifier la perspective sans imposer une opposition passé/futur. Warren (1998) montre pour les Psaumes que modalité, référence et actes de parole doivent être traités conjointement, tandis que Wendland (1994) situe ces phénomènes dans l’organisation discursive de la poésie.

La diachronie constitue un second axe critique. Notarius (2012, 2013) montre que certains textes archaïques ou archaïsants conservent des distributions préfixales qui ne se laissent pas analyser à partir du seul système de la prose classique. L’étiquette de prétérit poétique n’est cependant pas disponible par défaut : elle exige un contexte rétrospectif, des indices morphologiques lorsque ceux-ci sont visibles et une comparaison avec les lectures modales ou habituelles concurrentes.

Ces travaux conduisent à un protocole à deux niveaux : localement, établir les clauses, les formes et leurs dépendances ; à l’échelle poétique, identifier les cola, leurs correspondances lexicales et la portée du passage. Les catégories de genre — hymne, plainte, sagesse ou mémoire — rendent certaines lectures probables, mais ne remplacent pas ces opérations et ne sont pas encodées dans la conjugaison.

Le présent chapitre précise le moment où le parallélisme intervient dans l’analyse : la structure poétique est examinée avant le choix d’un temps français et l’attribution d’une fonction discursive, mais elle ne permet de neutraliser une différence morphologique que si les autres diagnostics soutiennent une portée commune.

Dans la prose narrative, l’analyse demande si une proposition ajoute un nouvel événement à une séquence ; dans un bicolon poétique, elle doit également déterminer quel membre répond à quel membre et quels constituants sont mis en correspondance, puis établir si l’opposition morphologique recouvre une opposition sémantique, si les deux prédications appartiennent au même domaine temporel et si la différence de forme constitue le contenu du contraste ou seulement l’un de ses moyens d’expression.

L’analyse conserve par conséquent un découpage syntaxique (clause 1 / clause 2) et un découpage poétique (colon A / colon B).

Ces découpages se recouvrent souvent, mais pas nécessairement. Une annotation poétique minimale doit relier chaque forme verbale à la proposition et au colon auxquels elle appartient, à sa position dans la série des cola et au constituant parallèle du membre correspondant, sans inférer automatiquement de la forme une fonction rhétorique.

L’identification du colon précède l’interprétation de l’alternance. Elle s’appuie sur la syntaxe, les correspondances lexicales, les répétitions, les ellipses et, lorsque cela est pertinent, la tradition accentuelle. Aucun de ces indices n’est infaillible isolément. Leur convergence permet cependant de proposer des limites plus solides qu’un découpage motivé uniquement par la longueur graphique du vers.

Une fois les cola établis, l’analyse recherche les termes correspondants. Deux sujets peuvent s’opposer, deux prédicats se répondre ou un objet du premier membre être repris pronominalement dans le second. La différence de conjugaison doit être située dans ce réseau. Si le lexique établit déjà une antithèse forte, la morphologie peut contribuer à la perspective sans en être la source unique. Si les lexèmes sont presque synonymes, la variation verbale peut recevoir un poids plus grand, mais elle doit encore être testée contre la portée du passage.

Le diagnostic suivant concerne l’ancrage. Des adverbiaux, une introduction narrative, une adresse ou une formule proverbiale peuvent imposer un domaine commun aux deux membres. Lorsque cette portée est gnomique, une opposition passé/futur devient peu probable ; lorsqu’elle est rétrospective, des formes différentes peuvent néanmoins renvoyer au même ensemble d’événements. La lecture temporelle n’est retenue que si un indice indépendant crée deux repères.

Il faut enfin formuler le résultat à la bonne échelle. Un bicolon peut montrer que deux formes participent à une même portée sans démontrer leur équivalence dans le système. Il peut montrer une différence de perspective sans permettre de l’identifier universellement à perfectif/imperfectif. L’analyse doit donc conclure sur la construction particulière, puis transformer cette conclusion en prédiction pour des structures comparables.

7.2. Pr 14,1 : une opposition de formes à l’intérieur d’un parallélisme antithétique

Proverbes 14.1 Pv 14-1
חַכְמ֣וֹת נָ֭שִׁים בָּנְתָ֣ה בֵיתָ֑הּ וְ֝אִוֶּ֗לֶת בְּיָדֶ֥יהָ תֶהֶרְסֶֽנּוּ׃
ḥaxmṓt ńāšīm bānᵉtā́ vētā́h ẃ ʾiwwélet bᵉ yādéhā tehersénnū
La sagesse des femmes édifie la maison; leur folie la renverse de ses propres mains.
qatal yiqtol

חַכְמוֹת נָשִׁים בָּנְתָה בֵיתָהּ
וְאִוֶּלֶת בְּיָדֶיהָ תֶהֶרְסֶנּוּ

Le premier colon contient בָּנְתָה, qatal, « elle bâtit / elle a bâti » ; le second, תֶהֶרְסֶנּוּ, yiqtol, « elle détruit / le détruit ». Une lecture strictement temporelle produirait une opposition passé/futur difficile à concilier avec la structure proverbiale : le verset ne raconte pas qu’une femme sage aurait construit une maison, puis qu’une femme folle la détruirait ultérieurement, mais construit deux types de conduite opposés.

Le parallélisme est visible à plusieurs niveaux : חַכְמוֹת נָשִׁים s’oppose à אִוֶּלֶת comme la sagesse à la folie ; les prédicats בָּנְתָה et תֶהֶרְסֶנּוּ mettent en regard les procès de construction et de destruction ; enfin, l’objet בֵיתָהּ est repris pronominalement par -נוּ dans le second colon. La relation grammaticale qatal // yiqtol s’inscrit donc dans un système de correspondances plus large.

Une première analyse pourrait attribuer à qatal une valeur perfective ou résultative et à yiqtol une valeur imperfective : le premier colon conceptualiserait la maison comme résultat du comportement sage, le second la destruction comme processus caractéristique de la folie. Cette analyse reste possible à condition de ne pas traduire automatiquement :

« la femme sage a bâti, la folle détruira ».

Elle ne permet pas davantage de conclure que qatal encode RESULT et yiqtol PROCESS dans tous les proverbes, puisque la différence aspectuelle n’est pertinente ici que dans son interaction avec la structure proverbiale.

Figure 7.1

Deux cola sous une portée gnomique

Colon A

  1. sagesse
  2. בנתה — qatal
  3. sa maison

Colon B

  1. folie
  2. תהרסנו — yiqtol
  3. objet pronominal correspondant

Portée commune

  1. proverbe gnomique
  2. antithèse construire / détruire

Alternative textuelle. Les deux cola de Proverbes 14,1 mettent en parallèle sagesse et folie, qatal et yiqtol, construire et détruire, sous une même portée gnomique.

Le parallélisme établit une correspondance structurée, non une opposition chronologique automatique.

Une seconde analyse accorde davantage de poids à la portée gnomique de l’ensemble : les deux propositions caractérisent des types plutôt que des événements situés à deux moments différents, de sorte que la différence qatal / yiqtol subsiste à l’intérieur d’une généralisation intemporelle ou non spécifique.

La portée gnomique ne doit toutefois pas être transformée en trait de l’une des deux formes. Elle est établie indépendamment par le caractère générique des sujets, le genre proverbial, l’opposition typologique entre sagesse et folie et l’absence de référence à un épisode spécifique.

Deux formes verbales différentes peuvent ainsi être coordonnées dans un même domaine gnomique, leur différence contribuant à la perspective interne des deux cola sans produire une opposition chronologique.

Si la portée gnomique permet réellement la coexistence de plusieurs catégories verbales, d’autres proverbes devraient présenter plusieurs formes dans un même domaine général, sans correspondance simple entre chacune d’elles et un temps chronologique, et leur interprétation devrait dépendre en partie de la relation entre les deux cola. Cette prédiction peut être testée séparément sur Proverbes sans mélanger le corpus sapiential au corpus narratif.

7.3. Correction méthodologique : Pr 18,22

Proverbes 18.22 Pv 18-22
מָצָ֣א אִ֭שָּׁה מָ֣צָא ט֑וֹב וַיָּ֥פֶק רָ֝צ֗וֹן מֵיְהוָֽה׃
māṣā́ ʾ́iššā mā́ṣā ṭṓv wa-y-yā́feq ŕāṣṓn mē ʔăḏōnā́y
Qui a trouvé une femme distinguée a trouvé le bonheur et a obtenu une faveur de l’Éternel.
qatal wayyiqtol

L’ancien état de l’annotation utilisait Pr 18,22 comme exemple de yiqtol suivi de wayyiqtol, mais l’analyse morphologique impose la correction suivante :

מָצָא אִשָּׁה מָצָא טוֹב
וַיָּפֶק רָצוֹן מֵיְהוָה

Les deux occurrences de מָצָא sont des formes suffixales, qatal, 3ms, tandis que seul וַיָּפֶק est un wayyiqtol ; la configuration est donc qatal → qatal → wayyiqtol.

Cette correction modifie la structure de l’argument et illustre le rôle de l’analyse poétique dans le contrôle des données : une identification morphologique erronée peut fausser l’interprétation théorique. Le passage demeure pertinent comme proverbe gnomique construit avec deux qatal suivis d’un wayyiqtol, dont la présence ne transforme pas le verset en récit historique ; la proposition entière formule la relation générale « trouver une femme → trouver un bien → obtenir la faveur divine ».

Dans Pr 18,22, le genre proverbial et le caractère non spécifique du sujet empêchent de traiter וַיָּפֶק comme un simple pas d’une narration épisodique : la catégorie wayyiqtol ne détermine pas à elle seule le domaine discursif dans lequel elle est interprétée.

Ps 2,7 offre ensuite un contrôle déictique dans un autre environnement poétique. Le cohortatif אֲסַפְּרָה introduit la proclamation ; אָמַר ouvre un discours cité ; יְלִדְתִּיךָ est un qatal placé dans ce discours et directement associé à הַיּוֹם. Le découpage en domaines énonciatifs précède donc le choix du temps cible : le dernier qatal ne peut pas être défini simplement comme un passé historique éloigné du centre déictique.

Le décret royal permet de comprendre la proposition comme l’établissement accompli d’un statut dont la validité appartient à l’« aujourd’hui » de la proclamation (Craigie 1983 ; Kraus 1992). Une forme suffixale peut ainsi présenter un changement de statut comme acquis au moment même que désigne un déictique de présent. Cette analyse locale ne généralise pas la perfectivité à tout qatal et ne requiert pas la traduction lexicale de ילד par « établir ». La LXX maintient cette combinaison avec σήμερον et le parfait γεγέννηκά.

7.4. Ps 40,2–4 : une micro-narration à l’intérieur du poème

LXX : Ps 39,2–4

Psaume 40.2-4 Sl 40-2-4
(2) קַוֺּ֣ה קִוִּ֣יתִי יְהוָ֑ה וַיֵּ֥ט אֵ֝לַ֗י וַיִּשְׁמַ֥ע שַׁוְעָתִֽי׃ (3) וַיַּעֲלֵ֤נִי ׀ מִבּ֥וֹר שָׁאוֹן֮ מִטִּ֪יט הַיָּ֫וֵ֥ן וַיָּ֖קֶם עַל־סֶ֥לַע רַגְלַ֗י כּוֹנֵ֥ן אֲשֻׁרָֽי׃ (4) וַיִּתֵּ֬ן בְּפִ֨י ׀ שִׁ֥יר חָדָשׁ֮ תְּהִלָּ֪ה לֵֽאלֹ֫הֵ֥ינוּ יִרְא֣וּ רַבִּ֣ים וְיִירָ֑אוּ וְ֝יִבְטְח֗וּ בַּיהוָֽה׃
(2) qawwṓ qiwwī́tī ʔăḏōnā́y wa-y-yḗṭ ʾ́ēláy wa-y-yišmáʿ šawʿātī́ (3) wa-y-yaʿălḗnī mi-b-bṓr šāʾōn mi-ṭ-ṭī́ṭ ha-y-yā́wḗn wa-y-yā́qem ʿal-sélaʿ ragláy kōnḗn ʾăšurā́y (4) wa-y-yittḗn bᵉ fī́ šī́r ḥādāš tᵉhillā́ lḗ ʾlṓhḗnū yirʾū́ rabbī́m wᵉ yīrā́ʾū ẃ yivṭᵉḥū́ ba ʔăḏōnā́y
(2) J’ai attendu, attendu YHWH ; il s’est penché vers moi et a entendu mon cri. (3) Il m’a fait remonter de la fosse du tumulte, de la boue du bourbier ; il a posé mes pieds sur le roc, affermi mes pas. (4) Il a mis dans ma bouche un chant nouveau, une louange à notre Dieu. Beaucoup verront, prendront crainte et se confieront en YHWH.

La lecture prospective des verbes finaux est retenue pour cet affichage ; leur portée générale est discutée dans le chapitre. Le choix lexical « fosse du tumulte » n’intervient pas dans l’argument morphosyntaxique.

infinitif qatal wayyiqtol yiqtol

Ps 40 permet d’examiner une succession verbale proche d’une séquence narrative à l’intérieur d’un texte poétique.

Le texte est :

קַוֹּה קִוִּיתִי יְהוָה
וַיֵּט אֵלַי
וַיִּשְׁמַע שַׁוְעָתִי

וַיַּעֲלֵנִי מִבּוֹר שָׁאוֹן
מִטִּיט הַיָּוֵן
וַיָּקֶם עַל־סֶלַע רַגְלַי
כּוֹנֵן אֲשֻׁרָי

וַיִּתֵּן בְּפִי שִׁיר חָדָשׁ
תְּהִלָּה לֵאלֹהֵינוּ
יִרְאוּ רַבִּים
וְיִירָאוּ
וְיִבְטְחוּ בַיהוָה

La séquence morphologique commence par la construction emphatique קַוֹּה קִוִּיתִי, infinitif absolu + qatal, puis enchaîne les wayyiqtol וַיֵּט, וַיִּשְׁמַע, וַיַּעֲלֵנִי et וַיָּקֶם. La forme suffixale כּוֹנֵן interrompt ou complète cette chaîne, avant que וַיִּתֵּן ne réintroduise un wayyiqtol et que le texte passe aux formes préfixales יִרְאוּ, וְיִירָאוּ et וְיִבְטְחוּ. Cette distribution demande une analyse plus fine qu’une opposition entre passé et futur.

קַוֹּה קִוִּיתִי place le locuteur dans une situation d’attente prolongée ou fortement affirmée : l’infinitif absolu contribue à la construction emphatique du prédicat, sans constituer une catégorie temporelle supplémentaire, et établit ainsi le point de vue du locuteur avant la délivrance.

La série de wayyiqtol construit ensuite une succession d’actions divines — YHWH s’incline, entend, fait monter et établit — qui forme une micro-narration : comme au chapitre 5, le wayyiqtol organise une séquence événementielle, ici à l’intérieur d’un domaine poétique et énonciatif distinct de la narration externe. Le diagnostic de séquence demeure applicable, mais la narration s’intègre à une structure de témoignage et de louange.

L’occurrence כּוֹנֵן אֲשֻׁרָי empêche de décrire Ps 40 par la seule formule qatal → wayyiqtol chain → yiqtol.

Une forme suffixale apparaît à l’intérieur même du bloc rétrospectif, qui ne peut donc être défini comme une chaîne morphologiquement homogène ; l’analyse doit établir la relation de כּוֹנֵן avec וַיָּקֶם, deux prédications qui décrivent des aspects étroitement liés de la stabilisation du locuteur, « il plaça mes pieds sur le roc / il affermit mes pas ».

Le parallélisme sémantique ou l’expansion descriptive peut contribuer au changement de forme ; l’analyse exacte de כּוֹנֵן exige toutefois un contrôle morphologique et syntaxique séparé, sans qu’il soit nécessaire d’en déduire une nouvelle valeur de qatal.

Figure 7.2

La micro-narration de Ps 40,2–4 MT

Attente

  1. infinitif absolu + qatal

Délivrance racontée

  1. chaîne locale de wayyiqtol
  2. qatal de stabilisation
  3. retour à wayyiqtol

Réception communautaire

  1. formes préfixales
  2. nouveaux participants
  3. projection ou effet typique

Alternative textuelle. Le passage va de l’attente emphatique à une délivrance racontée, puis à la réaction projetée ou typique de la communauté.

Le changement de forme coïncide avec des changements de participant et de domaine; il ne suffit pas à lui seul à établir la chronologie.

Après וַיִּתֵּן « il mit dans ma bouche un chant nouveau », le texte passe à יִרְאוּ רַבִּים, וְיִירָאוּ et וְיִבְטְחוּ.

Ces propositions portent sur la réaction d’un groupe plus large plutôt que sur les actions de délivrance déjà racontées : le texte passe de l’expérience individuelle accomplie à son effet projeté ou typique sur la communauté. L’orientation prospective des formes préfixales est ici corrélée au changement de participant, de portée et de fonction discursive, de la mémoire de la délivrance à sa réception communautaire ; les équations lexicales wayyiqtol = past event et yiqtol = future ne suffisent pas à décrire cette configuration.

Dans Ps 40, plusieurs diagnostics morphosyntaxiques restent ainsi opératoires : wayyiqtol peut construire une séquence événementielle, yiqtol participer à une projection et qatal apparaître dans un bloc rétrospectif sans que son rôle soit réductible à « background ». Ces formes s’organisent dans une architecture poétique et rhétorique plus large : la poésie peut contenir localement les mêmes relations morphosyntaxiques que la prose, tout en les intégrant à des unités de parallélisme, de témoignage et de projection qui en modifient la fonction textuelle.

Ps 40,7–9 MT LXX : Ps 39,7–9 prolonge l’enquête sur le même psaume, mais constitue un dossier distinct de D16 (Ps 40,2–4). Il ne décrit pas la micro-séquence de délivrance : il rassemble plusieurs qatal dont la fonction locale et le temps cible diffèrent. אָז אָמַרְתִּי organise une rétrospection (« alors j’ai dit »), הִנֵּה־בָאתִי produit une présentation déictique (« me voici », « je viens » ou « me voici venu »), et חָפָצְתִּי peut caractériser une disposition encore valide.

Le parallélisme et l’appartenance au même passage ne suffisent donc pas à uniformiser ces formes. La LXX confirme l’existence du problème traductologique en rendant les deux qatal voisins אָמַרְתִּי et בָאתִי par l’aoriste εἶπον puis le présent ἥκω. Ce contrôle ne décide pas à lui seul de la traduction française ; il établit que la classe morphologique source doit être interprétée avec le lexème, la deixis et la fonction de chaque proposition.

7.5. Poésie et mémoire historique : le problème du yiqtol prétérital

Deutéronome 32.8-11 Dt 32-8-11
(8) בְּהַנְחֵ֤ל עֶלְיוֹן֙ גּוֹיִ֔ם בְּהַפְרִיד֖וֹ בְּנֵ֣י אָדָ֑ם יַצֵּב֙ גְּבֻלֹ֣ת עַמִּ֔ים לְמִסְפַּ֖ר בְּנֵ֥י יִשְׂרָאֵֽל׃ (9) כִּ֛י חֵ֥לֶק יְהֹוָ֖ה עַמּ֑וֹ יַעֲקֹ֖ב חֶ֥בֶל נַחֲלָתֽוֹ׃ (10) יִמְצָאֵ֙הוּ֙ בְּאֶ֣רֶץ מִדְבָּ֔ר וּבְתֹ֖הוּ יְלֵ֣ל יְשִׁמֹ֑ן יְסֹֽבְבֶ֙נְהוּ֙ יְב֣וֹנְנֵ֔הוּ יִצְּרֶ֖נְהוּ כְּאִישׁ֥וֹן עֵינֽוֹ׃ (11) כְּנֶ֙שֶׁר֙ יָעִ֣יר קִנּ֔וֹ עַל־גּוֹזָלָ֖יו יְרַחֵ֑ף יִפְרֹ֤שׂ כְּנָפָיו֙ יִקָּחֵ֔הוּ יִשָּׂאֵ֖הוּ עַל־אֶבְרָתֽוֹ׃
(8) bᵉ hanḥḗl ʿelyōn gōyím bᵉ hafrīdṓ bᵉnḗ ʾādā́m yaṣṣḗv gᵉvulṓt ʿammī́m lᵉ mispár bᵉnḗ yiśrāʾḗl (9) kī́ ḥḗleq [yᵉhōā́h] ʿammṓ yaʿăqṓv ḥével naḥălātṓ (10) yimṣāʾḗhū bᵉ ʾéreṣ midbā́r ū vᵉ tṓhū yᵉlḗl yᵉšimṓn yᵉsṓvᵉvénhū yᵉvṓnᵉnḗhū yiṣṣᵉrénhū kᵉ ʾīšṓn ʿēnṓ (11) kᵉ néšer yāʿī́r qinnṓ ʿal-gōzālā́w yᵉraḥḗf yifrṓś kᵉnāfāw yiqqāḥḗhū yiśśāʾḗhū ʿal-ʾevrātṓ
(8) Quand le Souverain donna leurs lots aux nations, quand il sépara les enfants d’Adam, il fixa les limites des peuples d’après le nombre des enfants d’Israël. (9) Car ce peuple est la part du Seigneur; Jacob est le lot de son héritage. (10) Il le rencontre dans une région déserte, dans les solitudes aux hurlements sauvages; il le protège , il veille sur lui, le garde comme la prunelle de son œil. (11) Ainsi l’aigle veille sur son nid, plane sur ses jeunes aiglons, déploie ses ailes pour les recueillir , les porte sur ses pennes robustes.
infinitif yiqtol prétérital possible yiqtol

La poésie rétrospective présente une autre configuration : dans plusieurs passages traditionnellement considérés comme archaïques ou archaïsants, des formes préfixales apparaissent dans un récit clairement situé dans le passé. Dt 32,8–11 permet d’examiner cette distribution.

Le passage évoque les actes de YHWH envers Israël : il fixa les limites des peuples, trouva son peuple au désert, l’entoura, l’instruisit ou prit soin de lui, le garda, déploya ses ailes, le prit et le porta.

Plusieurs prédicats apparaissent sous forme préfixale : יַצֵּב, יִמְצָאֵהוּ, יְסֹבְבֶנְהוּ, יְבֹנְנֵהוּ, יִצְּרֶנְהוּ, יָעִיר, יְרַחֵף, יִפְרֹשׂ, יִקָּחֵהוּ et יִשָּׂאֵהוּ.

Le contexte ne se prête pas naturellement à une série future. Il appartient à la mémoire des actes passés de YHWH.

Deux types d’analyse sont possibles. Selon une analyse synchronique large, la forme préfixale posséderait une contribution suffisamment sous-spécifiée pour être compatible, dans certains contextes poétiques, avec une lecture rétrospective, ce qui réduit le nombre de catégories morphologiques à postuler.

Figure 7.3

Contrôle d’une lecture préfixale rétrospective

1. Contexte

  1. rétrospection poétique établie indépendamment

2. Morphologie

  1. forme préfixale et indices courts/longs lorsqu’ils sont visibles

3. Comparaison

  1. lecture prétéritale
  2. lecture modale ou habituelle concurrente

4. Conclusion

  1. étiquette diachronique seulement si les diagnostics convergent

Alternative textuelle. Une lecture préfixale prétéritale n’est retenue qu’après contrôle du contexte rétrospectif, de la morphologie et des analyses concurrentes.

Schéma de décision appliqué à Dt 32; il ne réétiquette pas par défaut les formes préfixales de la poésie.

Une autre tradition relie certaines de ces formes à l’ancienne conjugaison préfixale courte à valeur prétéritale, conservée ou réactivée dans la poésie archaïque.

Les travaux de Notarius étayent cette possibilité pour les textes archaïques ou archaïsants, sans que le présent corpus permette de résoudre la question pour chaque occurrence. L’annotation ne peut donc transformer automatiquement toute forme préfixale poétique en contexte passé en ARCHAIC-PRET ; elle doit reposer sur un faisceau de diagnostics comprenant un contexte rétrospectif clair, une morphologie courte identifiable lorsque le paradigme le permet, des parallèles sémitiques pertinents, une distribution dans un passage archaïque ou archaïsant et l’absence d’une lecture modale, habituelle ou gnomique plus économique.

Le contexte poétique ne fournit donc pas une licence générale pour neutraliser la morphologie ; il peut cependant conserver des distributions diachroniques qui compliquent le correspondance synchronique entre forme et interprétation.

7.6. La poésie comme test du modèle de la prose

Les trois dossiers précisent différemment la portée des diagnostics établis dans la prose. Dans Pr 14,1, qatal et yiqtol appartiennent à une même prédication gnomique construite sur deux cola antithétiques : la différence morphologique demeure, sans impliquer deux temps de référence. Dans Ps 40, wayyiqtol organise une progression événementielle locale, elle-même intégrée à un mouvement de témoignage et de louange. Dans Dt 32, enfin, les formes préfixales d’un contexte rétrospectif ne se laissent pas toutes assimiler aux yiqtol modaux ou prospectifs de la prose classique, et certaines occurrences exigent un contrôle diachronique.

Les matériaux existants permettent de vérifier ces résultats sur plusieurs passages sans les élever au rang de dossiers centraux. Ex 15 constitue le premier contrôle. Ce chant combine mémoire d’un événement, louange et présentation poétique de l’action divine. Les occurrences conservées pour Ex 15,1.5.6 invitent à comparer les formes au sein des cola et à distinguer le récit de l’événement de son actualisation hymnique. Le passage confirme que la rétrospection poétique n’est pas une prose narrative simplement découpée en vers.

Jg 5 offre un second ensemble contrôlé, notamment aux vv. 4, 7 et 27. Le chant peut reprendre un déplacement divin, caractériser une situation historique et dramatiser la chute de Sisera. En Jg 5,27, les prédications répétées intensifient et recomposent une scène dont les événements ne doivent pas être minutés à partir de chaque forme ; comme dans Ps 40, une progression locale reste possible à l’intérieur d’une architecture poétique.

Ps 78 LXX : Ps 77 et Ps 106 LXX : Ps 105 contrôlent la mémoire historique dans le psautier. Les passages présents dans les données attestent que le rappel du passé peut employer des ressources différentes de la chaîne narrative continue, dans les limites de la sélection analysée. Celle-ci doit être lue avec les frontières strophiques, les participants et la visée didactique ou confessionnelle, avant toute classification d’une forme préfixale comme futur ou prétérit.

Ps 90,6 LXX : Ps 89,6 fournit un contrôle compact sur le cycle décrit par deux membres poétiques. La valeur des formes se calcule avec l’image gnomique et le parallélisme ; une alternance temporelle française trop marquée risquerait de transformer le cycle caractéristique en deux événements datés. Pr 30,20 pose une difficulté comparable dans une comparaison sapientiale : la portée générale et la construction analogique doivent être établies avant que les conjugaisons reçoivent une valeur temporelle particulière.

Ces contrôles sont attestés dans les matériaux examinés, mais ils restent des comparanda. Ils soutiennent la transférabilité des diagnostics — colon, portée, genre, mémoire, répétition — sans remplacer l’analyse détaillée des dossiers Pr 14,1, Pr 18,22, Ps 40,2–4 et Dt 32. Une étude ultérieure devra expliciter pour chacun la segmentation poétique et les analyses concurrentes.

Leur apport est également négatif. Aucun de ces passages n’autorise à attribuer au verbe des traits tels que « mémoire liturgique », « intensification rhétorique » ou « plainte ». Ces expressions peuvent décrire l’usage de la clause ou la fonction du poème. Elles ne deviennent grammaticales que si une opposition morphologique stable les réalise, ce que l’échantillon ne démontre pas.

La présence de ces contrôles dans les données n’équivaut pas à une analyse achevée : chacun devrait encore recevoir une segmentation clausale, un découpage en cola, une vérification morphologique et une discussion des alternatives. Les résultats du chapitre reposent sur les quatre dossiers explicitement analysés ; les comparanda indiquent où les diagnostics peuvent être répliqués, sans fournir une mesure de fréquence dans l’ensemble de la poésie biblique. Leur statut de contrôle secondaire ou de candidat à une recherche ultérieure empêche ainsi de présenter une intuition plausible comme une distribution déjà démontrée.

Les diagnostics de la prose restent applicables en poésie à condition d’intégrer un niveau d’organisation supplémentaire, la structure de correspondance entre cola ; cette adaptation n’implique ni une grammaire poétique autonome, ni une application inchangée du modèle narratif.

7.7. Statut des catégories rhétoriques

Des labels comme PRAYER, COMPLAINT, CONFIDENCE, LITURGICAL-MEMORY ou RHETORICAL-INTENSIFICATION peuvent décrire le genre ou l’acte de parole, mais ne constituent pas des traits de qatal, yiqtol, wayyiqtol ou weqatal.

Par exemple, Ps 22,22 LXX : Ps 21,22 peut être analysé comme passage de supplication à confiance ou comme déclaration d’exaucement, ce qui ne permet pas de poser l’équation qatal = CONFIDENCE.

De même, une chaîne de wayyiqtol dans Ps 40 peut servir un témoignage liturgique, sans que LITURGICAL-MEMORY devienne un trait de la forme.

L’analyse procède de la morphologie à la syntaxe, puis au parallélisme, au genre et à l’acte de parole avant d’aboutir à l’interprétation ; les valeurs rhétoriques décrivent le fonctionnement de la construction et du poème, sans devenir des opérateurs encodés par la forme verbale.

7.8. Conséquences pour la traduction et l’interprétation

Dans les textes poétiques, la traduction intervient après l’analyse structurelle. Ainsi, dans Pr 14,1, une traduction qui oppose passé et futur introduirait une chronologie absente du proverbe ; le français doit rendre la portée générale de l’opposition sagesse/folie, même si les deux formes hébraïques ne sont pas identiques.

Dans Ps 40,2–4, la traduction doit rendre le passage de l’attente du locuteur à la délivrance racontée, puis à la réaction projetée de la communauté ; un choix de temps verbal répété mécaniquement pour toutes les formes effacerait cette architecture.

Dans Dt 32, une traduction au passé peut être nécessaire pour certaines formes préfixales lorsque le passage évoque des événements historiques. Ce choix ne signifie pas que yiqtol = passé; il traduit une lecture motivée par le genre, le contexte et éventuellement la diachronie.

Dans un bicolon poétique, le parallélisme doit être établi avant que la différence de forme verbale soit projetée sur deux temps français distincts. Une alternance qatal / yiqtol peut contribuer à la perspective interne des deux cola sans construire une chronologie passé/futur. Lorsque les deux prédications relèvent d’une même portée gnomique, hymnique ou rétrospective, la traduction doit d’abord préserver leur correspondance structurale et seulement ensuite déterminer si une différence temporelle explicite est nécessaire.

Ces configurations demandent que la traduction préserve les relations structurales pertinentes et sélectionne les temps français à partir de l’ensemble du passage.

7.9. Incidence exégétique

L’analyse linguistique contraint certaines lectures sans produire directement une interprétation théologique : dans Pr 14,1, l’opposition porte sur deux types de comportement plutôt que sur deux étapes chronologiques ; dans Ps 40, la confiance communautaire du v. 4 se construit à partir d’une délivrance individuelle racontée dans les versets précédents ; dans Dt 32, le poète actualise la mémoire historique au moyen d’un système verbal dont la distribution ne correspond pas simplement à celle de la prose narrative classique. Ces relations textuelles identifient les dépendances grammaticales et les changements de perspective que l’interprétation doit respecter, tout en laissant ouverte leur élaboration théologique.

7.10. Conclusion

En poésie biblique, les catégories grammaticales s’inscrivent dans une organisation textuelle propre : Pr 14,1 coordonne des formes verbales différentes sous une même portée gnomique ; la correction morphologique de Pr 18,22 montre que les deux מָצָא sont des qatal ; Ps 40,2–4 contient une micro-narration en wayyiqtol, intégrée à un mouvement qui va de l’attente individuelle à la délivrance puis à la réaction communautaire ; Dt 32 exige enfin de contrôler la diachronie et le statut possible de formes préfixales prétéritales ou archaïsantes.

Les diagnostics morphosyntaxiques établis en prose restent donc pertinents, à condition d’intégrer la structure parallèle, la portée gnomique ou liturgique et, dans certains textes, la stratification diachronique. Le correspondance entre forme et interprétation dépend conjointement de la morphologie, de la syntaxe, de la structure poétique et du genre : aux facteurs déjà observés dans la prose narrative et les constructions modales s’ajoute la correspondance entre unités poétiques.

Références

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