Partie I — Formes verbales, structure de la proposition et interprétation : fondements d’une méthode contrastive

Chapitre 3 — Structure clausale, portée et diagnostics syntaxiques

Le chapitre précédent a montré que les catégories morphologiques qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal ne fournissent pas à elles seules une interprétation complète de la proposition. Les contrastes observés obligent donc à examiner un deuxième niveau de représentation : la structure syntaxique dans laquelle la forme verbale est intégrée.

La syntaxe n’intervient pas ici comme une représentation graphique ajoutée après l’interprétation. Elle doit permettre de distinguer des hypothèses que la simple succession linéaire des mots ne permet pas de départager. Une analyse syntaxique est donc pertinente seulement si elle répond à une question empirique identifiable.

Dans les dossiers retenus, l’analyse distingue cinq types de relations : la position d’un constituant avant le verbe, l’enchâssement d’une proposition dans une autre, la relation entre négation et mode, le type de proposition et sa force illocutoire, enfin la portée d’une construction conditionnelle ou modale.

Ces relations ne supposent pas une théorie exhaustive de la phrase hébraïque. Le présent chapitre adopte une stratégie plus conservatrice : représenter uniquement les distinctions structurales nécessaires aux contrastes effectivement observés.

En l’absence de paires minimales librement construites et de jugements d’acceptabilité pour l’hébreu biblique, la syntaxe doit être argumentée à partir de distributions attestées, de structures répétées, de contrastes internes au corpus et de relations de structure en constituants établies indépendamment de l’interprétation verbale.

3.1. De l’ordre linéaire à la structure

L’ordre observable d’une chaîne de mots fournit la donnée linéaire à partir de laquelle doit être établie l’analyse syntaxique. Dans une séquence abstraite :

XP – V – Subject – Object

la précédence de XP par rapport au verbe est directement observable, tout en restant compatible avec plusieurs analyses : XP peut appartenir au noyau argumental de la proposition, occuper une position périphérique, constituer un topique, un focus ou un cadre, ou encore être adjoint selon une structure qui ne correspond pas exactement à l’une de ces catégories. Ces possibilités deviennent syntaxiquement pertinentes lorsqu’elles produisent des prédictions différentes.

La littérature générale sur la périphérie gauche de la proposition a précisément montré que les éléments précédant le domaine flexionnel ne constituent pas nécessairement une classe homogène. Rizzi (1997) distingue notamment des positions associées à la force de la proposition, au topic, au focus et à la finitude. Cette articulation offre un vocabulaire utile pour formuler les alternatives.

Une hiérarchie établie principalement à partir de langues modernes ne peut cependant être transposée directement à chaque proposition de l’hébreu biblique. La représentation :

ForceP > TopP > FocP > FinP > TP

constitue donc un espace d’hypothèses plutôt qu’un arbre par défaut ; une distinction de position n’y est introduite que si elle correspond à un contraste empirique identifiable.

Cette approche est compatible avec Moshavi (2010), qui analyse les propositions à constituant préposé comme des constructions syntaxiquement et pragmatiquement marquées, mais qui distingue soigneusement preposing, topicalization et focusing au lieu de traiter tout ordre non verbal initial comme une seule structure.

Le problème de l’ordre de base

Moshavi adopte, pour le domaine qu’elle étudie, un ordre verbal initial comme construction non marquée et décrit comme preposed les propositions où un sujet, un objet ou un adjunct précède le verbe.

Sans résoudre l’ensemble du débat sur l’ordre de base de l’hébreu biblique, l’analyse emploie la définition opérationnelle suivante :

une proposition sera dite préposée lorsqu’un constituant se trouve avant le verbe fini dans une configuration qui possède un correspondant interprétativement comparable à verbe initial.

Dans le contraste de Gn 1, le texte lui-même fournit les deux configurations, sans exiger la reconstruction abstraite d’une phrase « normale ».

3.2. Préposition et structure informationnelle en Gn 1,5 et Gn 1,10

Genèse 1.5a Gn 1-5a
וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ לָאוֹר֙ י֔וֹם וְלַחֹ֖שֶׁךְ קָ֣רָא לָ֑יְלָה
wa-y-yiqrā́ ʾĕlōhī́m lā ʾōr yṓm wᵉ la ḥṓšex qā́rā lā́yᵉlā
Dieu appela la lumière jour, et les ténèbres, il les appela Nuit.
wayyiqtol qatal
Genèse 1.10a Gn 1-10a
וַיִּקְרָ֨א אֱלֹהִ֤ים ׀ לַיַּבָּשָׁה֙ אֶ֔רֶץ וּלְמִקְוֵ֥ה הַמַּ֖יִם קָרָ֣א יַמִּ֑ים
wa-y-yiqrā́ ʾĕlōhī́m la-y-yabbāšā́ ʾéreṣ ū lᵉ miqwḗ ha-m-máyim qārā́ yammī́m
Dieu nomma le sol la Terre, et l’agglomération des eaux, il la nomma les Mers.
wayyiqtol qatal

Les actes de nomination examinés au chapitre 5 fournissent le premier contraste de l’analyse syntaxique.

Gn 1,5 :

וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לָאוֹר יוֹם
וְלַחֹשֶׁךְ קָרָא לָיְלָה

Gn 1,10 :

וַיִּקְרָא אֱלֹהִים לַיַּבָּשָׁה אֶרֶץ
וּלְמִקְוֵה הַמַּיִם קָרָא יַמִּים

Dans les deux passages, le premier membre suit le schéma V – Subject – XP – Predicative name, le second XP – V – Predicative name. La première décision analytique porte donc sur la structure en constituants minimale, avant l’attribution des fonctions de topique ou de focus : le XP initial du second membre n’est pas extérieur à l’acte de nomination, mais correspond sémantiquement au complément postverbal du premier (לָאוֹר ↔ וְלַחֹשֶׁךְ ; לַיַּבָּשָׁה ↔ וּלְמִקְוֵה הַמַּיִם).

Il existe donc une dépendance interprétative entre la position préverbale et une position argumentale ou sélectionnée dans la prédication de nomination.

Une représentation descriptive minimale peut être donnée sans décider du mécanisme exact :

[Clause XP_i [Predicate ... V ... __i ... ]]

L’indice indique seulement que le constituant préposé correspond à un rôle interprétatif dans la prédication. Il ne constitue pas encore l’affirmation qu’un mouvement syntaxique a effectivement déplacé XP depuis une position basse.

Une analyse transformationnelle par mouvement et une analyse par base generation d’un constituant périphérique lié à une position interne peuvent produire des structures de surface semblables, sans que le corpus biblique fournisse à lui seul les diagnostics nécessaires pour décider entre ces mécanismes. L’enquête porte donc sur une question accessible dans les données :

quel type de relation informationnelle motive la position haute ?

Deux structures concurrentes : topique et focus

Moshavi (2010) montre que la majorité des constructions préposées de son corpus peuvent être analysées en termes de topicalization ou de focusing. Cette opposition fournit donc deux hypothèses raisonnables pour Gn 1.

Dans la première analyse, le constituant préposé est un topique contrastif, selon la structure schématique :

[TopP XP_i [Top° Ø [TP/PredP ... V ... __i ... ]]]

Le deuxième membre ne répond pas simplement à la question « qu’est-ce qui est nommé ? ». Il organise une prédication à propos du second membre d’une paire déjà ouverte.

La progression opposerait alors « la lumière → nom “jour” ; quant aux ténèbres → nom “nuit” » et, dans la seconde paire, « la terre sèche → nom “terre” ; quant à l’ensemble des eaux → nom “mers” ».

Cette analyse s’appuie sur deux propriétés : les référents — lumière et ténèbres, terre et eaux — sont disponibles dans le contexte immédiat avant l’acte de nomination, et le second membre reprend une relation prédicative établie dans le premier.

Ces propriétés correspondent bien à une organisation de type « quant à X ».

Une seconde analyse, où le constituant préposé réalise un focus contrastif, demeure néanmoins possible :

[FocP XP_i [Foc° Ø [TP/PredP ... V ... __i ... ]]]

Le constituant préposé sélectionnerait alors le deuxième terme d’une alternative active, LIGHT / DARKNESS ou DRY LAND / WATERS, qui fournirait le facteur explicatif.

Une lecture française approximative pourrait rendre l’effet :

« la lumière, il l’appela jour ; mais les ténèbres, il les appela nuit ».

Cette paraphrase établit la plausibilité sémantique de l’analyse en focus ; le choix syntaxique exige des diagnostics indépendants.

Figure 3.1

Préposition observée, analyses informationnelles concurrentes

Structure observée

  1. XP — qatal — prédicat
  2. Gn 1,5 et Gn 1,10

Hypothèse Topic

  1. TopP : XP
  2. noyau de proposition contenant qatal
  3. relation à la fonction basse non démontrée

Hypothèse Focus

  1. FocP : XP
  2. noyau de proposition contenant qatal
  3. relation à la fonction basse non démontrée

Alternative textuelle. La structure XP–qatal–prédicat est observée. Deux analyses parallèles placent XP dans TopP ou FocP sans affirmer qu’un mouvement a été démontré.

Les données établissent la préposition; Topic et Focus restent des analyses concurrentes.

La littérature sur la structure informationnelle fournit des critères pour formuler les deux analyses, mais non un raccourci permettant de choisir entre elles. Chez Lambrecht (1994) et Krifka (2008), le topique concerne ce à propos de quoi une proposition apporte une information, tandis que le focus identifie notamment l’élément qui sélectionne une alternative pertinente. Moshavi (2010) montre que le preposing en hébreu biblique doit être rapporté à de telles fonctions pragmatiques plutôt que traité comme une variation libre de l’ordre des mots. Ces distinctions rendent l’hypothèse plus précise ; elles ne dispensent pas d’établir le contraste dans le passage.

Pour Gn 1,5 et Gn 1,10, le diagnostic distingue trois questions : le constituant préverbal reprend-il un référent déjà accessible ; s’oppose-t-il à une alternative explicitement disponible ; la proposition répond-elle implicitement à une question portant sur le référent ou sur le prédicat de nomination ? Le premier indice favorise une lecture topicale, les deux autres une analyse focale, mais le petit nombre d’occurrences contrôlées et la possibilité d’une combinaison topique–contraste empêchent une décision définitive.

Dans les deux actes de nomination, le constituant préposé appartient à la construction qui contient le qatal, et sa présence covarie avec l’alternance verbale. Ce diagnostic invalide une comparaison où qatal et wayyiqtol seraient extraits de leur ordre clausal respectif, sans établir que tout X–qatal est topical ou que la conjugaison suffixale attire elle-même un constituant dans la périphérie gauche.

Cette manière de raisonner illustre la structure argumentative adoptée dans le chapitre : donnée observable, analyses concurrentes, diagnostic, résultat restreint et prédiction. Une extension du corpus devra vérifier si des paires lexicalement comparables reproduisent l’association entre préposition d’un constituant et choix de la forme, puis déterminer si le type informationnel reste stable. Les données motivent la structure ; l’étiquette pragmatique demeure ouverte jusqu’à l’obtention de ce contrôle.

Les deux hypothèses font des prédictions différentes : l’analyse en topique traite le constituant comme centre ou cadre de la prédication suivante, tandis que l’analyse en focus suppose l’activation d’une alternative pertinente et une proéminence contrastive particulière de l’élément préposé.

Dans un corpus oral moderne, la prosodie pourrait contribuer à les distinguer ; cette information n’est pas disponible sous une forme directement équivalente dans le texte massorétique. Le contexte fournit donc un contraste lexical fort compatible avec les deux analyses : la position préverbale est syntaxiquement et pragmatiquement marquée, mais son identification comme Topic ou Focus reste une hypothèse ouverte, et un arbre qui sélectionnerait TopP ne représenterait pas cette incertitude.

Incidence sur l’analyse du verbe

Sans structure de proposition, l’observation se limiterait à la succession wayyiqtol puis qatal et inviterait à rechercher entre les deux formes une différence temporelle ou aspectuelle. L’analyse clausale établit cependant que le changement de conjugaison coïncide avec une réorganisation de la structure en constituants de surface ; il faut donc déterminer si la différence d’interprétation attribuée au qatal relève de la forme ou de son emploi dans une construction préposée.

Les deux répétitions quasi minimales établissent une corrélation, sans démontrer la dépendance causale antéposition → qatal. Elles permettent néanmoins de prédire que, si la structure informationnelle contribue à la distribution, les X–qatal devraient différer statistiquement ou contextuellement des V-initial qatal dans un corpus élargi.

3.3. Enchâssement et temps relatif en Gn 2,22

Genèse 2.22 Gn 2-22
וַיִּבֶן֩ יְהוָ֨ה אֱלֹהִ֧ים ׀ אֶֽת־הַצֵּלָ֛ע אֲשֶׁר־לָקַ֥ח מִן־הָֽאָדָ֖ם לְאִשָּׁ֑ה וַיְבִאֶ֖הָ אֶל־הָֽאָדָֽם׃
wa-y-yivén ʔăḏōnā́y ʾĕlōhī́m ʾét-ha-ṣ-ṣēlā́ʿ ʾăšer-lāqáḥ min-hā́ ʾādā́m lᵉ ʾiššā́ wa yᵉviʾéhā ʾel-hā́ ʾādā́m
L’Éternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme, et il la présenta à l’homme.
wayyiqtol qatal

La proposition relative de Gn 2,22 fournit un deuxième diagnostic syntaxique, indépendant de l’ordre des mots.

וַיִּבֶן יְהוָה אֱלֹהִים
אֶת־הַצֵּלָע
אֲשֶׁר־לָקַח מִן־הָאָדָם
לְאִשָּׁה

Le constituant pertinent peut être représenté minimalement ainsi :

[DP/NP הַצֵּלָע_i [CP אֲשֶׁר [Clause ... לָקַח ... __i ... ]]]

Le qatal לָקַח n’appartient pas au même niveau structurel que וַיִּבֶן : BUILD est le prédicat de la proposition principale, tandis que TAKE appartient à une relative intégrée au groupe nominal objet. La représentation linéaire BUILD → TAKE → BRING doit ainsi être remplacée par BUILD [the rib [that TAKE]] → BRING.

L’événement TAKE reprend le référent déjà introduit et s’intègre au groupe nominal objet, sans ajouter une étape à la séquence BUILD–BRING.

Analyse de la relative

La théorie syntaxique des relatives offre plusieurs analyses possibles : mouvement d’un opérateur, mouvement du nom, ou relation entre un élément relatif et une position vide.

Les données ne permettent pas de choisir entre ces théories ; elles établissent seulement qu’אֲשֶׁר introduit une proposition dépendante et que le participant correspondant à הַצֵּלָע reçoit un rôle dans cette proposition.

Une notation avec indice de coréférence suffit à représenter ces propriétés et la position de לָקַח dans une proposition syntaxiquement subordonnée.

Structure et temps relatif

Figure 3.2 · Structure en constituants (partielle)

La relative dans le groupe objet

Dépendance interprétative ; le mécanisme de relativisation n’est pas fixé.

  • Proposition principale
    • V וַיִּבֶן
    • Sujet יְהוָה אֱלֹהִים
    • Objet
      • Marque אֶת
      • Groupe nominal
        • Nom הַצֵּלָעi
        • Relative
          • Rel אֲשֶׁר
          • Prédication
            • V לָקַח
            • Objet interprété en relation avec i
            • PP מִן־הָאָדָם
    • Complément לְאִשָּׁה

La relative introduite par אשר qualifie l’antécédent הצלע dans le groupe objet de ויבן. Le qatal לקח reprend la prise déjà introduite au verset précédent.

La relation TAKE < BUILD est une relation temporelle interprétative soutenue par le contexte discursif ; elle ne constitue pas une branche syntaxique.

Gn 2.22

Schéma textuel
[Proposition principale
    [V וַיִּבֶן]
    [Sujet יְהוָה אֱלֹהִים]
    [Objet
        [Marque אֶת]
        [Groupe nominal
            [Nom הַצֵּלָע]i
            [Relative
                [Rel אֲשֶׁר]
                [Prédication
                    [V לָקַח]
                    [Objet interprété en relation avec i]
                    [PP מִן־הָאָדָם]]]]]
    [Complément לְאִשָּׁה]]

Source texte (UTF-8)

Cette hiérarchie syntaxique interagit avec l’interprétation temporelle : l’événement TAKE a déjà été introduit en Gn 2,21, et la relative identifie l’objet de BUILD par référence à cet événement antérieur sans créer de localisation temporelle indépendante. La lecture française « la côte qu’il avait prise » constitue ainsi un cas d’antériorité relative, sans établir l’équation :

qatal = plus-que-parfait.

L’antériorité résulte de l’interaction entre la forme verbale, l’enchâssement et la relation anaphorique avec l’événement précédent.

Goldfajn (1998) avait déjà souligné que les relations temporelles du récit hébreu doivent être calculées relativement aux configurations textuelles plutôt que par une simple conversion des formes en temps européens ; le cas présent identifie le constituant syntaxique précis qui participe à ce calcul.

Adjacence linéaire et structure en constituants

Gn 2,22 montre que deux formes verbales adjacentes dans la chaîne textuelle ne constituent pas nécessairement deux prédicats de même rang.

Une matrice de transitions qui calcule wayyiqtol → qatal peut réunir des phénomènes très différents : deux propositions principales successives, une principale suivie d’une relative ou d’une complétive, une frontière de discours direct ou encore une structure conditionnelle.

La transition morphologique reste observable, mais sa valeur syntaxique exige une annotation supplémentaire ; les variables embedding, clause_type, dependency et speech_status sont donc nécessaires à l’interprétation des distributions verbales, et non de simples enrichissements facultatifs du corpus.

3.4. Négation, mode et force de proposition

Le contraste entre אַל et לֹא étudié au chapitre 6 montre que la modalité ne peut pas être localisée uniquement à l’intérieur du mot verbal.

Gn 22,12 :

אַל־תִּשְׁלַח
וְאַל־תַּעַשׂ

Ex 20,10 :

לֹא־תַעֲשֶׂה

La littérature générale sur la négation a montré que les marqueurs négatifs peuvent occuper des positions structurales spécifiques et interagir avec movement, clause type et mood (Haegeman 1995 ; Zanuttini 1997).

Ces travaux ne portent pas sur l’hébreu biblique et ne permettent pas d’y imposer une projection NegP particulière ; le contraste hébreu justifie néanmoins de traiter la négation comme une propriété structurale de la proposition, plutôt que comme un contenu lexical ajouté après la syntaxe.

Le choix du négateur covarie avec la morphologie du jussif lorsqu’elle est visible, le type de directive et l’interprétation de la proposition.

Deux analyses structurales des prohibitions

Le problème peut être représenté par deux architectures concurrentes.

Dans une première analyse, la structure approximative serait :

[ForceP DIRECTIVE [PolP NEG [Mood/TP ... Verb ... ]]]

La force directive porte sur une proposition négative, DIR(¬p), structure distincte de ¬DIR(p), qui signifierait approximativement « il n’est pas ordonné que p » : « Ne fais pas X » n’est pas équivalent à « je ne t’ordonne pas de faire X ».

Une autre possibilité est que certaines combinaisons négateur + mode forment une construction grammaticalement plus étroitement liée :

[ForceP [Neg/Mood-domain אַל + JUSSIVE [PredP ... ]]]

Dans cette analyse, אַל et le jussif ne sont pas deux éléments entièrement indépendants assemblés par la syntaxe générale ; leur cooccurrence fait partie de la grammaire des prohibitions.

Cette analyse doit alors rendre compte du contraste avec לֹא + forme non apocopée.

Figure 3.3

Deux analyses de la prohibition

Analyse A

  1. ForceP : directive
  2. PolP : אַל
  3. MoodP : jussif

Analyse B

  1. ForceP
  2. domaine directif négatif
  3. construction אַל + jussif

Contraste séparé

  1. לֹא + forme préfixale longue

Alternative textuelle. Deux hiérarchies candidates sont présentées pour al plus jussif, à côté du contraste avec lo plus forme préfixale longue.

Le corpus établit le contraste morphosyntaxique, non la hiérarchie fonctionnelle exacte.

Les données du corpus établissent qu’אַל et לֹא ne sont pas librement interchangeables, qu’אַל apparaît dans une construction associée au jussif et que l’opposition jussive est morphologiquement distincte dans certaines formes, mais syncrétique dans d’autres.

Elles ne permettent pas encore de choisir définitivement entre les deux architectures. La figure distingue donc les propriétés attestées des hypothèses, sans les remplacer par une hiérarchie unique telle que ForceP > NegP > ModP > AspP présentée comme un fait.

Force de proposition en Gn 24,58

Genèse 24.58 Gn 24-58
וַיִּקְרְא֤וּ לְרִבְקָה֙ וַיֹּאמְר֣וּ אֵלֶ֔יהָ הֲתֵלְכִ֖י עִם־הָאִ֣ישׁ הַזֶּ֑ה וַתֹּ֖אמֶר אֵלֵֽךְ׃
wa-y-yiqrᵉʾū́ lᵉ rivqā́ wa-y-yōmᵉrū́ ʾēléhā hă tēlᵉxī́ ʿim-hā ʾī́š ha-z-zéh wa-t-tṓmer ʾēlḗx
ils appelèrent Rébecca et lui dirent "Pars-tu avec cet homme?" Elle répondit : "Je pars "
wayyiqtol yiqtol

Le dialogue de Gn 24,58 distingue la morphologie verbale du type de proposition.

הֲתֵלְכִי עִם־הָאִישׁ הַזֶּה
וַתֹּאמֶר אֵלֵךְ

Le même lexème הלך apparaît sous deux formes préfixales ; sous une morphologie TAM comparable, la force de proposition oppose une première proposition interrogative à une seconde assertion qui fonctionne comme engagement dans la situation de parole.

Une représentation minimale distingue ainsi un domaine haut responsable du type de proposition : [ForceP Q [TP ... תֵּלְכִי ... ]] face à [ForceP DECL [TP ... אֵלֵךְ ... ]].

La notation ForceP est ici motivée par un contraste réel de clause type. Elle ne signifie pas que l’hébreu doit posséder exactement toutes les projections proposées par Rizzi pour les langues romanes.

La structure sépare le contenu propositionnel prospectif de la manière dont il est présenté dans l’interaction : le contenu approximatif GO(Rebekah, with-man) peut être placé sous une force interrogative ou assertive.

La valeur d’engagement de la réponse émerge ensuite de la combinaison de la première personne, du contrôle de l’action par le locuteur, de la réponse à une question de choix et de la forme assertive positive.

Il serait donc excessif de postuler un trait lexical COMMITMENT dans אֵלֵךְ.

Figure 3.4

Question et réponse dans un même domaine prospectif

Question

  1. ForceP[Q]
  2. TP
  3. תלכי

Réponse

  1. ForceP[DECL]
  2. TP
  3. אלך

Relation

  1. même racine הלך
  2. même domaine événementiel prospectif

Alternative textuelle. Deux arbres courts opposent une ForceP interrogative contenant telki et une ForceP déclarative contenant elekh, avec la même racine et le même événement prospectif.

Le contraste porte sur la force de proposition; il n’établit pas deux temps lexicaux distincts.

Cette analyse fournit un modèle pour plusieurs lectures dites « modales », dont certaines propriétés appartiennent à la proposition haute plutôt qu’au verbe : une forme préfixale peut être identique ou apparentée dans une question, une assertion, une directive ou une condition.

La différence de typage propositionnel fournit ainsi une explication structurale de la différence de lecture, sans exiger une nouvelle valeur lexicale du verbe.

3.5. Condition, portée et structure en constituants en Gn 28,20–22

Genèse 28.20-21 Gn 28-20-21
(20) וַיִּדַּ֥ר יַעֲקֹ֖ב נֶ֣דֶר לֵאמֹ֑ר אִם־יִהְיֶ֨ה אֱלֹהִ֜ים עִמָּדִ֗י וּשְׁמָרַ֙נִי֙ בַּדֶּ֤רֶךְ הַזֶּה֙ אֲשֶׁ֣ר אָנֹכִ֣י הוֹלֵ֔ךְ וְנָֽתַן ־לִ֥י לֶ֛חֶם לֶאֱכֹ֖ל וּבֶ֥גֶד לִלְבֹּֽשׁ ׃ (21) וְשַׁבְתִּ֥י בְשָׁל֖וֹם אֶל־בֵּ֣ית אָבִ֑י וְהָיָ֧ה יְהוָ֛ה לִ֖י לֵאלֹהִֽים׃
(20) wa-y-yiddár yaʿăqṓv néder lē ʾmṓr ʾim-yihyéh ʾĕlōhī́m ʿimmādī́ ū šᵉmāránī ba-d-dérex ha-z-zéh ʾăšér ʾānōxī́ hōlḗx wᵉ nā́tan -lī́ léḥem le ʾĕxṓl ū véged li lᵉbbṓš (21) wᵉ šavtī́ vᵉ šālṓm ʾel-bḗt ʾāvī́ wᵉ hāyā́ ʔăḏōnā́y lī́ lē ʾlōhī́m
(20) Jacob prononça un vœu en ces termes : "Si le Seigneur est avec moi, s’il me protège dans la voie où je marche , s’il me donne du pain à manger et des vêtements pour me couvrir ; (21) si je retourne en paix à la maison paternelle, alors le Seigneur aura été un Dieu pour moi
wayyiqtol infinitif yiqtol weqatal participe

Les conditionnelles illustrent le concept de portée : l’analyse ne porte plus seulement sur la position des constituants, mais sur la taille du domaine auquel une particule ou une relation sémantique s’applique.

Le passage commence :

אִם־יִהְיֶה אֱלֹהִים עִמָּדִי

La particule אִם introduit explicitement une condition suivie de plusieurs propositions :

וּשְׁמָרַנִי
וְנָתַן־לִי
וְשַׁבְתִּי
וְהָיָה יְהוָה לִי לֵאלֹהִים
…

L’analyse syntaxique doit établir :

jusqu’où s’étend la portée de אִם ?

Cette question précède l’analyse du weqatal.

La condition comme domaine de restriction

Les analyses formelles des conditionnelles ont montré qu’une proposition en if ne doit pas nécessairement être conçue comme un simple premier argument d’un connecteur logique binaire. Kratzer (1991a) propose de traiter les if-clauses comme des restrictions sur le domaine relativement auquel une proposition ou un opérateur modal est évalué.

Sans adopter l’ensemble de cette théorie, l’analyse traite la protase comme le domaine dans lequel l’apodose est interprétée. En Gn 28, la condition ouverte par אִם se propage sur un ensemble de propositions dont les formes verbales sont internes à ce domaine ; la structure en constituants, et non une forme qui signifierait elle-même si, détermine quelles prédications appartiennent à la restriction conditionnelle.

Deux segmentations concurrentes

Les données conduisent à conserver deux segmentations concurrentes.

Selon la première segmentation :

[PROTASIS אם יהיה אלהים עמדי ושמרני … ונתן לי … ושבתי בשלום אל בית אבי]

[APODOSIS והיה יהוה לי לאלהים והאבן הזאת … יהיה בית אלהים …]

le retour en paix clôt la série des conditions et la relation « YHWH sera mon Dieu » appartient au résultat.

Selon l’analyse concurrente :

[PROTASIS אם יהיה אלהים עמדי ושמרני … ונתן לי … ושבתי … והיה יהוה לי לאלהים]

[APODOSIS והאבן הזאת … יהיה בית אלהים …]

même la relation de YHWH à Jacob reste sous la portée de la condition, et la conséquence commence avec le v. 22.

Figure 3.5 · Analyses de portée concurrentes

Deux frontières possibles du vœu conditionnel

La conjugaison seule ne fixe pas la frontière entre condition et engagement.

Lecture A

Lecture de travail

  • ConditionPrésence, protection, nourriture, retour en paix
  • Engagement וְהָיָה« YHWH sera mon Dieu » ; développement concernant la pierre et la dîme

Lecture B

Alternative à documenter

  • ConditionPrésence, protection, nourriture, retour en paix
    • Membre maintenu dans la condition וְהָיָה« YHWH sera pour moi Dieu »
  • EngagementLa pierre sera maison de Dieu ; développement concernant la dîme (v. 22)

Dans A, והיה ouvre l’engagement. Dans B, ce membre reste dans la condition et l’engagement commence avec la pierre au verset 22.

Le schéma expose deux segmentations compatibles avec les formes ; il ne tranche pas la frontière de la protase.

Gn 28.20–21Gn 28.22

Schéma textuel
Lecture A
[Condition : présence, protection, nourriture, retour en paix]
[Engagement : וְהָיָה ... « YHWH sera mon Dieu »
               + développement concernant la pierre et la dîme]

Lecture B
[Condition : présence, protection, nourriture, retour en paix
             + וְהָיָה ... « YHWH sera pour moi Dieu »]
[Engagement : la pierre sera maison de Dieu
               + développement concernant la dîme]

Source texte (UTF-8)

Les deux structures contiennent des formes suffixales avec waw de part et d’autre de la frontière possible ; l’apparition de weqatal ne localise donc pas à elle seule le début de l’apodose, et la fonction logique de la proposition n’est pas directement encodée par la classe morphologique du verbe.

Les variables form_class et conditional_role doivent donc rester indépendantes dans le corpus.

Nœud descriptif et projection syntaxique

La figure précédente introduit un principe général de notation : les labels descriptifs Protasis, Relative Clause, Direct Speech ou Conditional Construction peuvent désigner des constituants identifiables sans postuler dans la grammaire des têtes fonctionnelles correspondantes Prot°, Rel°, Speech° ou Cond°.

La distinction entre nœud descriptif et projection syntaxique s’applique à l’ensemble du mémoire : une projection doit être justifiée par une position fixe, des restrictions de cooccurrence, des relations de sélection ou de portée, des effets de déplacement, une morphologie associée ou le contraste avec une structure alternative. La commodité graphique ne suffit pas.

C’est précisément pour cette raison que des projections telles que LinkP ou SeqP ne doivent pas être utilisées comme nœuds acquis : l’existence d’une relation interclausale ne démontre pas celle d’une tête syntaxique qui porte son nom.

3.6. Relations interclausales et frontières de discours

Les anciennes représentations du mémoire utilisaient LinkP ou SeqP pour rendre visible la relation entre propositions en waw. Cette notation rappelle utilement que l’interprétation d’une proposition dépend souvent de ce qui la précède, mais trois analyses différentes sont compatibles avec le même fait.

Le waw pourrait correspondre à une tête fonctionnelle de liaison :

[LinkP waw [TP ... ]].

Cette analyse prédit qu’une série de propriétés syntaxiques devrait être associée indépendamment à cette tête.

Le waw pourrait être un élément de coordination ou de liaison dont l’interaction avec la forme verbale produit les distributions observées :

[ConjP waw [Clause ... ]].

Dans cette hypothèse, il n’est pas nécessaire de créer une projection spécialisée SEQUENCE.

Enfin, la continuité ou la progression pourrait émerger de la relation interprétative entre deux propositions sans que cette relation possède un exposant syntaxique autonome autre que les moyens ordinaires de coordination.

Le corpus actuel ne fournit pas de diagnostic capable d’exclure B et C au profit de A ; LinkP/SeqP reste par conséquent une notation heuristique et ne représente pas une partie établie de la syntaxe de l’hébreu biblique.

Cette prudence structurelle a une conséquence traductologique : une relation interclausale de succession, de reprise ou de continuité peut être rendue par la syntaxe, la juxtaposition ou la ponctuation, sans recevoir dans la langue cible un exposant lexical autonome correspondant terme à terme au waw hébreu.

Le diagnostic traductionnel reste subordonné à l’analyse : l’absence d’un connecteur français ne prouve pas l’absence de relation dans la source, pas plus que l’emploi de alors ne prouve l’existence d’une tête SeqP. La traduction rend une dépendance interprétée avec les moyens de la langue cible ; la syntaxe hébraïque doit être établie par ses propres contrastes, afin de distinguer les structures motivées des structures simplement possibles.

Le discours direct comme frontière structurale

Genèse 3.10 Gn 3-10
וַיֹּ֕אמֶר אֶת־קֹלְךָ֥ שָׁמַ֖עְתִּי בַּגָּ֑ן וָאִירָ֛א כִּֽי־עֵירֹ֥ם אָנֹ֖כִי וָאֵחָבֵֽא ׃
wa-y-yṓmer ʾet-qōlᵉxā́ šāmáʿtī ba-g-gā́n wā ʾīrā́ kī́-ʿērṓm ʾānṓxī wā ʾēḥāvḗ
Il répondit : "J’ai entendu ta voix dans le jardin; j’ai eu peur , parce que je suis nu, et je me suis caché ."
wayyiqtol qatal

Figure 3.6 · Hiérarchie de contenu et de discours

Récit et parole du personnage

Organisation du contenu, non arbre syntaxique complet de la parole rapportée.

  • Niveau narratorialIntroduction de la réponse
    • Parole du personnage
      • Perception rapportée שָׁמַעְתִּי
      • Réaction rapportée וָאִירָא
        • Justification כִּי־עֵירֹם אָנֹכִי
      • Action rapportée וָאֵחָבֵא

Le narrateur introduit une réponse. La parole du personnage contient une perception, une réaction justifiée par כי et une action rapportée.

La séquence interne au discours direct constitue un domaine local ; le schéma ne fait pas de wayyiqtol un trait lexical de premier plan.

Gn 3.10

Schéma textuel
Niveau du récit : introduction de la réponse
└── Parole du personnage
    ├── Perception rapportée : שָׁמַעְתִּי
    ├── Réaction rapportée : וָאִירָא
    │   └── Justification : כִּי־עֵירֹם אָנֹכִי
    └── Action rapportée : וָאֵחָבֵא

Source texte (UTF-8)

Gn 3,10 présente un autre type de structure en constituants. La parole du narrateur est limitée au verbe introducteur :

וַיֹּאמֶר

Le contenu cité réunit pour sa part :

שָׁמַעְתִּי
וָאִירָא
וָאֵחָבֵא.

La frontière entre la proposition introductrice et le complément de SAY est indépendante de la morphologie verbale et peut être représentée ainsi :

[Narrative Clause ... ויאמר [CP/Quoted Domain שמעתי ... ואירא ... ואחבא ]]

Sans décider si tout discours direct biblique constitue un complément canonique du verbe ou une structure paratactique liée au verbe de parole, l’analyse distingue les formes internes de la forme introductrice, qui appartiennent à deux domaines d’énonciation différents. Une représentation linéaire de la séquence confondrait ainsi le domaine du narrateur avec celui du personnage :

wayyiqtol → qatal → wayyiqtol → wayyiqtol

Une chaîne de wayyiqtol se définit relativement à un domaine ; dans Gn 3,10 :

וָאִירָא → וָאֵחָבֵא

forment une progression interne au récit du personnage plutôt qu’une MAINLINE du récit externe. Les relations séquentielles sont donc calculées localement à l’intérieur d’un domaine d’énonciation.

3.7. Domaines structuraux et statut des représentations

La tentation d’une architecture syntaxique très détaillée doit être contrôlée par les données ; pour les analyses réellement nécessaires ici, trois grands domaines sont suffisants.

Le domaine verbal et prédicatif contient le prédicat lexical et ses arguments, ainsi que les distinctions d’Aktionsart, de valence et de binyan pertinentes pour leur analyse ; il n’est pas nécessaire de décider dans chaque exemple du nombre exact de projections VP, vP ou VoiceP si cette distinction ne produit aucun effet observable.

Le domaine TAM et polarité représente les relations de tense, d’aspect, de mood et de négation. Cinque (1999) montre la richesse possible du domaine fonctionnel de la proposition et l’ordre contraint de nombreuses catégories, sans que l’on puisse en déduire que chacune d’elles corresponde en hébreu biblique à une projection indépendante. Les données justifient ici seulement de distinguer la polarité, la modalité ou le mode lorsqu’ils sont diagnostiquables, et les relations temporelles ou aspectuelles.

La périphérie de la proposition accueille le type de proposition, les éléments préposés, les analyses possibles en topique ou en focus et les relations avec les complementizers ou les relativizers.

Rizzi (1997) en fournit le modèle général, tandis que les données de Moshavi (2010) montrent que la préposition possède en hébreu biblique des fonctions syntaxico-pragmatiques structurées.

Cette division en trois zones permet une analyse formelle sans postuler une hiérarchie complète de vingt projections.

Le statut épistémique des arbres est indiqué dans leur légende afin de ne pas présenter de la même manière un fait de structure en constituants et une hypothèse cartographique. Une figure de « structure en constituants établie », comme celle de la relative intégrée au groupe nominal en Gn 2,22, représente une relation structurelle fortement soutenue. Une « analyse concurrente » juxtapose des structures que les données ne départagent pas, comme le topique et le focus en Gn 1,5. Un « schéma de portée », enfin, rend visibles les différentes tailles possibles d’un domaine, comme dans les deux segmentations de Gn 28.

3.8. Diagnostics et limites d’un corpus ancien

La syntaxe expérimentale d’une langue moderne s’appuie fréquemment sur l’acceptabilité, l’ambiguïté contrôlée, la prosodie, les tests de mouvement, le binding, la reconstruction et les effets d’îlot. Une partie de ces diagnostics est inaccessible ou très difficile à utiliser pour l’hébreu biblique ; l’analyse formelle repose donc sur d’autres indices, dont la convergence permet une syntaxe empirique sans fabriquer d’exemples négatifs.

Le premier de ces indices est le contraste attesté : Gn 1,5 et Gn 1,10 offrent deux configurations analogues dont la variation est contrôlée. La répétition d’un même patron dans plusieurs passages réduit ensuite la probabilité d’un effet accidentel. La morphologie fournit parfois un contrôle indépendant de la traduction, comme dans l’opposition entre le jussif et la forme longue de עשה, tandis qu’une relative introduite par אֲשֶׁר établit une frontière de proposition indépendamment de l’analyse TAM. Les particules ajoutent d’autres diagnostics, אִם pour la conditionalité, אַל et לֹא pour la polarité. En poésie, les correspondances entre cola rendent accessibles des relations structurales absentes de la prose ; plus généralement, la distribution répétée d’un patron dans plusieurs environnements peut soutenir ou affaiblir une hypothèse.

Interprétation des absences du corpus

Une séquence non attestée dans le corpus examiné ne peut pas être tenue pour agrammaticale sur ce seul fondement.

Si aucune occurrence d’une séquence donnée n’est trouvée dans le corpus, il peut s’agir d’une structure réellement impossible, d’une structure possible mais rare, d’un évitement lié au genre ou d’un accident historique du corpus conservé.

On ne notera donc jamais :

*X

uniquement parce que X n’est pas attesté dans le Tanakh.

Le symbole * sera réservé aux exemples cités d’une étude linguistique disposant de jugements ou aux contradictions morphologiques ou structurelles démontrables indépendamment.

Pour les absences de corpus, on utilisera :

non attesté dans le corpus examiné.

Cette convention sépare une absence dans le corpus d’un jugement d’agrammaticalité.

Évaluation des analyses concurrentes

Les analyses des chapitres suivants appliqueront un principe uniforme : pour un phénomène donné, l’analyse la plus simple — par exemple qatal = PAST — est confrontée à un contraste problématique, tel un qatal statif à lecture présente, puis comparée aux explications par la polysémie, l’aspect, l’Aktionsart ou l’ancrage syntaxique et contextuel. L’analyse la mieux étayée doit expliquer plusieurs faits au moyen d’une même structure, exclure certaines configurations, prédire où un contraste devrait apparaître et distinguer clairement les données de leur analyse, sans multiplier les labels ad hoc.

Cette procédure correspond au rôle que la syntaxe doit jouer dans le présent mémoire.

3.9. Prédictions et portée de l’analyse

Les dossiers donnent à l’analyse syntaxique un contenu falsifiable au moyen de quatre prédictions. Si le constituant préverbal joue un rôle réel dans la distribution de qatal, les X–qatal devraient présenter une distribution informationnelle différente des V-initial qatal, ce qu’une annotation élargie permet de tester. Si l’enchâssement contribue aux lectures d’antériorité, les qatal de propositions relatives ou subordonnées ne devraient pas être mélangés aux qatal de propositions principales dans une analyse temporelle.

Deux autres prédictions portent sur la modalité et la dépendance. Si אַל participe à une construction modale distincte, sa distribution avec les différentes réalisations morphologiques du jussif devrait différer systématiquement de celle de לֹא. Si la fonction de weqatal dépend du domaine structurel plutôt que d’une valeur APODOSIS intrinsèque, la même forme devrait apparaître à différentes positions dans les constructions conditionnelles ; Gn 28 en fournit déjà un candidat.

Le corpus précise le modèle du chapitre 2 en remplaçant la correspondance simple FORM → MEANING par un modèle compositionnel minimal :

FORM + STRUCTURAL POSITION + CLAUSE TYPE + DEPENDENCY → INTERPRETATION.

Le poids de chaque facteur doit être établi empiriquement : la morphologie contraint la construction ; la syntaxe détermine les relations de structure en constituants et de portée ; la structure du discours fournit des domaines d’interprétation ; le lexique et l’Aktionsart contribuent aux propriétés de l’événement. La répartition de l’information entre ces niveaux explique aussi bien les lectures différentes de formes identiques, sans conclure immédiatement à l’homonymie, que la participation de formes différentes à une même construction sémantique.

La description structurelle établit qu’en Gn 1 la variation verbale covarie avec la position d’un constituant ; qu’en Gn 2 un événement de la proposition principale se distingue de celui qui est mentionné dans une relative ; qu’en Gn 3 le domaine du narrateur se sépare du micro-récit produit par le personnage ; qu’en Gn 22 négation et mood doivent être analysés conjointement ; qu’en Gn 28, enfin, la portée de la condition ne se lit pas directement sur la conjugaison. Ces distinctions hiérarchiques peuvent affecter la traduction ou l’exégèse, mais relèvent d’abord de l’analyse linguistique.

La formalisation reste limitée aux distinctions motivées par les contrastes du corpus. Les données n’établissent ni l’identité de la cartographie de l’hébreu biblique avec celle de Rizzi, ni le recours au déplacement pour chaque antéposition, ni l’identification certaine de TopP ou FocP en Gn 1 ; elles ne fixent pas davantage une projection LinkP ou SeqP, la position exacte de NegP, une tête fonctionnelle indépendante pour chaque distinction TAM ou une dérivation complète des formes verbales. Ces questions relèvent d’un modèle plus développé, auquel l’analyse fournit les distinctions structurales à représenter sans anticiper leur implémentation.

Les analyses de ce chapitre déterminent directement les champs nécessaires à l’annotation. Au-delà de sa référence et de sa classe morphologique, la description d’une occurrence verbale doit préciser la proposition à laquelle elle appartient, le type de cette proposition, son caractère principal ou enchâssé, sa relation de dépendance, l’ordre des constituants et la nature du constituant préverbal, ainsi que negator, conditional_status, speech_status et syntactic_analysis_status.

Le dernier champ distingue les analyses selon leur niveau de certitude : OBSERVED désigne un fait directement identifiable, STRUCTURALLY_MOTIVATED une analyse appuyée sur un diagnostic indépendant, COMPETING_ANALYSES un cas où plusieurs structures restent possibles, et SPECULATIVE une hypothèse encore insuffisamment testée.

Cette distinction doit empêcher la base de données de transformer silencieusement une hypothèse en fait.

3.10. Conclusion

L’analyse du système verbal de l’hébreu biblique doit intégrer la structure clausale comme niveau autonome entre forme morphologique et interprétation, puisque les relations de structure en constituants, de portée et de dépendance définissent les configurations dans lesquelles se calculent les valeurs TAM et modales. Ainsi, en Gn 1,5 et Gn 1,10, l’alternance entre wayyiqtol et qatal covarie avec l’ordre des constituants ; le statut précis du XP préposé comme Topic ou Focus reste ouvert, mais son rôle structurel est établi. En Gn 2,22, l’appartenance du qatal à une relative enchâssée interdit de tirer directement de sa lecture antérieure une valeur morphologique PLUPERFECT ; en Gn 22,12 et Ex 20, l’interaction de la négation avec le mode, ainsi qu’avec des distinctions morphologiques tantôt visibles, tantôt syncrétiques, impose une représentation de la polarité indépendante de la conjugaison. Gn 24,58 atteste pour sa part qu’une même famille de formes préfixales peut participer à une question et à un engagement, sans que ces forces propositionnelles correspondent à deux entrées lexicales du verbe ; enfin, en Gn 28,20–22, la morphologie de weqatal ne détermine pas la frontière entre protase et apodose, qui relève d’une analyse indépendante de la structure en constituants.

Ces contrastes motivent un inventaire restreint de distinctions structurales observables, sans requérir la multiplication de projections abstraites.

Le chapitre suivant exposera comment ces distinctions sont transformées en méthode corpusculaire : sélection des dossiers, séparation des données héritées et dérivées, critères de comparaison, degrés de confiance et limites statistiques d’un corpus contrastif de langue ancienne.

Références

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Krifka, Manfred. 2008. “Basic Notions of Information Structure.” Acta Linguistica Hungarica 55 (3–4): 243–276.

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