Partie I — Formes verbales, structure de la proposition et interprétation : fondements d’une méthode contrastive

Chapitre 2 — Morphosyntaxe verbale : paradigmes, traits et décalages forme–interprétation

L’étude du système verbal de l’hébreu biblique se heurte à une difficulté méthodologique élémentaire : les formes traditionnellement désignées comme qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal sont immédiatement reconnaissables comme catégories morphologiques, mais leur contribution à l’interprétation n’est pas réductible à quatre valeurs temporelles ou aspectuelles fixes. Une même forme apparaît dans plusieurs environnements temporels, aspectuels et modaux ; inversement, des interprétations comparables peuvent être réalisées par plusieurs formes.

La longue histoire des analyses concurrentes a accordé tour à tour la priorité au temps, à l’aspect, à la modalité, à la structure du discours ou à l’histoire du système, tandis que les synthèses disponibles au moment de cette étude tendent à articuler plusieurs de ces dimensions. Hatav (1997) met en relation aspect, modalité et organisation du discours ; Goldfajn (1998) montre l’importance de l’ordre des mots pour l’interprétation temporelle en prose ; Moshavi (2010) analyse le preposing comme une construction syntaxiquement et pragmatiquement marquée ; Cook (2012) propose une analyse fondée sur tense, aspect and modality et distingue la sémantique de la forme de ses effets discursifs ; Joosten (2012) attribue des propriétés grammaticales distinctes aux quatre grandes formations verbales ; Notarius (2013) intègre la diachronie à l’analyse synchronique de la poésie archaïque. Centrée sur l’interaction entre formes verbales et structure du paragraphe, la proposition de Robar (2014) confirme également les limites d’une analyse cantonnée à la proposition isolée.

Sans attribuer d’emblée toutes les occurrences du corpus à l’un de ces modèles, le chapitre examine quelles propriétés peuvent être attribuées à la forme verbale elle-même et lesquelles ne deviennent disponibles qu’après son intégration à une structure syntaxique et à un contexte d’énonciation, ce qui suppose de séparer les niveaux de description avant d’étudier leurs relations.

2.1. De la catégorie morphologique à l’interprétation

Les désignations qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal seront employées en premier lieu comme étiquettes morphologiques, selon la séquence forme observable → analyse morphologique → propriétés grammaticales hypothétiques → interprétation de la proposition. Cette convention empêche d’identifier une occurrence comme weqatal en raison de sa valeur future ou consécutive, puis de l’utiliser pour démontrer cette même valeur, ou de reconnaître un qatal à partir de l’accomplissement de l’événement : les données de surface fondent l’identification morphologique, tandis que les passages suivants relèvent de l’analyse.

Figure 2.1

De la forme à l’interprétation

1. Forme de surface

  1. données observables

2. Morphologie

  1. identification du paradigme

3. TAM / mode

  1. hypothèses grammaticales

4. Structure de la proposition

  1. constituance, polarité, force

5. Interprétation en contexte

  1. traduction seulement après l’analyse

Alternative textuelle. Un flux ordonné va de la forme observable à la morphologie, aux hypothèses TAM et modales, à la structure de proposition, puis à l’interprétation; la traduction intervient en dernier.

Ordre de la procédure, non dérivation mécanique : chaque étape postérieure à l’observation reste une analyse contrôlée.

Le terme exposant sera utilisé dans un sens descriptif : un segment, un patron ou une combinaison morphologique visible qui réalise une distinction grammaticale. Ce terme ne préjuge pas d’une théorie particulière de l’architecture de la grammaire. Les recherches morphologiques ont depuis longtemps montré que la relation entre propriétés grammaticales et réalisations de surface n’est pas nécessairement une relation « un trait = un morphème » (Stump 2001 ; Baerman, Brown et Corbett 2005).

Cette précaution s’applique à l’hébreu, où racine, schème verbal, affixes de personne-nombre-genre et différences entre conjugaisons interagissent dans un mot unique.

Dimensions de la description verbale

Une forme verbale hébraïque met simultanément en jeu plusieurs types d’information qui ne doivent pas être confondus.

La racine lexicale contribue au contenu du prédicat ; le binyan, ou schème verbal, peut modifier la valence, la voix ou la structure événementielle ; la flexion encode notamment des distinctions de personne, de nombre et, dans une partie du paradigme, de genre. À ces propriétés morphologiques s’ajoutent les catégories traditionnellement étudiées sous les termes de temps, d’aspect et de mode.

Ces catégories relèvent de plans distincts : le temps grammatical localise une situation par rapport à un repère temporel, notamment le moment d’énonciation ou un autre temps de référence (Comrie 1985) ; l’aspect grammatical concerne la manière dont elle est présentée relativement à ses limites ou à son déroulement (Comrie 1976) ; l’Aktionsart, ou structure événementielle lexicale, décrit les propriétés du prédicat lui-même — état, activité, accomplissement, achèvement —, une même morphologie aspectuelle pouvant produire des effets différents avec un prédicat statif et un prédicat télique (Smith 1997) ; le mode et la modalité portent sur le statut de la proposition relativement à la réalité, à la possibilité, à l’obligation, à la volonté ou à l’attitude du locuteur (Palmer 2001) ; la force illocutoire, enfin — assertion, question, ordre, demande, promesse —, appartient à l’acte de parole et ne se confond pas avec la morphologie du mode.

Cette séparation fournit une règle de méthode :

une interprétation de type « futur », « ordre », « promesse », « récit principal » ou « arrière-plan » ne doit pas être introduite dans la représentation morphologique d’une forme tant qu’un diagnostic indépendant ne justifie pas cette attribution.

La distinction rejoint une observation plus générale de la littérature typologique : les systèmes verbaux combinent fréquemment tense, aspect et modality de manière non transparente, et les valeurs synchroniques d’une forme peuvent résulter d’évolutions grammaticales qui ont laissé plusieurs emplois apparentés (Bybee, Perkins et Pagliuca 1994).

Paradigme et exponence

Un paradigme organise des oppositions entre formes, tandis que l’exponence décrit leur réalisation ; chaque cellule ne possède pas nécessairement un segment exclusif. Une désinence peut cumuler personne, nombre et genre, et une différence de vocalisation peut participer à l’identification d’une construction sans correspondre seule à toute sa valeur grammaticale. L’hébreu biblique exige donc une analyse du mot verbal comme ensemble structuré dont les composantes ne reçoivent pas de traductions indépendantes.

Cette distinction importe particulièrement pour les formations en waw. Le fait que qatal et weqatal partagent une flexion suffixale établit une parenté paradigmatique ; il n’établit pas que la seconde formation soit compositionnellement égale à la première plus le sens lexical de et. De même, la parenté entre yiqtol et wayyiqtol ne garantit pas leur libre substitution. La morphologie constate à la fois une ressemblance et des exposants différenciés ; la syntaxe et la distribution doivent ensuite déterminer la portée de cette différence.

Une analyse en paradigmes impose en outre de distinguer l’identité d’une occurrence et la fonction de la cellule qu’elle réalise. Lorsque la forme courte et la forme longue sont distinctes, la surface fournit un contraste exploitable. Lorsqu’elles coïncident, l’absence de contraste visible n’autorise ni à supprimer l’opposition de l’ensemble du paradigme ni à attribuer arbitrairement l’une des deux analyses. Il faut utiliser les autres indices de la construction et enregistrer l’incertitude si ceux-ci ne tranchent pas.

Le protocole suivi dans les dossiers comporte quatre opérations : identifier la racine, le schème, la personne, le nombre et le genre à partir de la forme transmise ; assigner la conjugaison ou signaler une ambiguïté réelle ; décrire séparément le type de clause, la polarité et l’ordre des constituants ; proposer seulement alors une lecture TAM ou modale. Cette séquence évite qu’une interprétation attendue soit réinjectée dans l’identification morphologique qui devait la tester.

Elle protège également la distinction entre aspect grammatical et Aktionsart. Le caractère statif de ידע ou la télicité d’un prédicat de déplacement appartiennent au matériau lexical et constructionnel ; ils ne constituent pas des exposants de qatal ou de yiqtol. Si deux prédicats produisent des traductions temporelles différentes avec la même conjugaison, la première hypothèse à contrôler est leur structure événementielle, non une multiplication immédiate des significations de la forme.

Une correspondance non biunivoque

Le corpus étudié met en évidence trois configurations : une forme reçoit plusieurs interprétations, comme le yiqtol dans les prédications prospectives, modales, habituelles, gnomiques ou volitives, et le qatal lorsqu’il correspond à un événement antérieur, à un état actuel ou à une prédication temporellement dépendante du cadre discursif ; une même interprétation est réalisée par plusieurs formes, l’antériorité apparaissant avec qatal ou dans des séquences narratives en wayyiqtol, et la prospectivité avec yiqtol, weqatal ou différentes constructions modales ; enfin, la ressemblance morphologique coexiste avec des distributions différentes, puisque qatal et weqatal partagent la conjugaison suffixale sans avoir la même distribution, tandis que yiqtol et wayyiqtol, tous deux préfixaux, ne sont pas librement substituables. Ces configurations seront désignées comme des décalages forme–interprétation (form–meaning mismatches).

Employé descriptivement, le terme ne préjuge pas d’une explication unique : la variation peut relever d’une véritable polysémie grammaticale, d’une contribution morphologique sous-spécifiée que la structure complète, d’un syncrétisme entre catégories distinctes ou d’une construction plus large dans laquelle la forme apparaît.

L’analyse doit départager ces possibilités à partir de leur distribution et de diagnostics indépendants.

Le contraste contrôlé fournit le moyen de les départager sans prétendre résoudre immédiatement tout le paradigme. Avec un même lexème, la variation d’ancrage entre deux occurrences de ידע permet de tester la part du prédicat statif et celle du contexte. Avec une même construction négative, la présence ou l’absence d’une forme abrégée visible permet de séparer opposition modale et identité de surface. Avec des séquences morphologiquement comparables en yiqtol → weqatal, la différence entre norme et habitude passée teste la stabilité d’une valeur future ou déontique.

Chaque contraste doit indiquer ce qui est maintenu constant et ce qui varie. Sans cette explicitation, une comparaison de traductions risque de juxtaposer plusieurs différences : lexème, structure événementielle, type de clause, polarité et domaine discursif. Une généralisation morphologique n’est forte que lorsque ces facteurs ont été contrôlés ou lorsqu’une distribution résiste à leur variation.

Le chapitre adopte donc un critère conservateur : attribuer à la forme ce qui demeure nécessaire après l’analyse des facteurs indépendants. Ce critère reconnaît une contribution sémantique de la morphologie, tout en exigeant qu’une explication compositionnelle soit testée avant l’ajout d’une lecture contextuelle au lexique grammatical.

Toute conclusion sera assortie du diagnostic qui la soutient et de la configuration qui pourrait la réfuter, afin de distinguer un résultat local d’une définition générale du paradigme et de préserver la possibilité d’une révision cumulative.

2.2. Qatal : conjugaison suffixale et ancrage temporel

La traduction européenne de qatal par un passé constitue souvent une approximation efficace dans la prose narrative. Elle ne permet cependant pas de définir la forme.

Une comparaison minimale peut être construite à partir du même lexème ידע.

Gn 27,2

וַיֹּאמֶר הִנֵּה־נָא זָקַנְתִּי
לֹא יָדַעְתִּי יוֹם מוֹתִי

Dans le contexte, יצחק ne déclare pas qu’il « ne savait pas » le jour de sa mort à un moment antérieur. Son ignorance est pertinente au moment même de l’énonciation :

« Je ne connais pas le jour de ma mort. »

Gn 28,16

אָכֵן יֵשׁ יְהוָה בַּמָּקוֹם הַזֶּה
וְאָנֹכִי לֹא יָדָעְתִּי

Après son rêve, Jacob oppose sa connaissance présente à une ignorance antérieure :

« YHWH est réellement en ce lieu, et moi, je ne le savais pas. »

Dans les deux cas, יָדַעְתִּי appartient à la conjugaison suffixale et porte les mêmes valeurs de personne et de nombre ; la différence d’interprétation ne correspond donc pas à une différence de paradigme verbal.

Le rôle de la structure événementielle

Figure 2.A

Deux ancrages de ידעתי

Gn 27,2

  1. לֹא יָדַעְתִּי יוֹם מוֹתִי
  2. qatal statif
  3. état d’ignorance encore valide : « je ne sais pas »

Gn 28,16

  1. וְאָנֹכִי לֹא יָדָעְתִּי
  2. qatal statif
  3. état borné par la prise de conscience : « je ne le savais pas »

Alternative textuelle. Deux occurrences du qatal yadati reçoivent un présent en Genèse 27,2 et un imparfait en Genèse 28,16 selon la persistance ou la clôture de l’état.

La différence de temps cible vient de l’ancrage de l’état, non de deux morphologies distinctes.

En tant que prédicat statif, ידע peut désigner un état commencé antérieurement et toujours valide au moment de parole ou, dans d’autres contextes, un état présenté comme terminé au moment de référence.

Le contraste ne démontre donc pas que qatal possède deux temps grammaticaux distincts, PRESENT et PAST. Il montre que la traduction temporelle finale dépend de l’interaction entre la forme et le type de prédicat.

Cette observation est compatible avec les analyses qui attribuent à qatal une contribution aspectuelle ou résultative plutôt qu’un simple passé (Hatav 1997 ; Cook 2012). Elle est également compatible avec les analyses dans lesquelles tense et aspect sont combinés différemment.

Sans départager les modèles, ces deux occurrences excluent une procédure qui convertirait directement l’étiquette morphologique qatal en PAST.

Contrôle déictique : Ps 2,7

Ps 2,7 fournit un contrôle déictique en distinguant un cohortatif de proclamation, אֲסַפְּרָה, le qatal אָמַר qui introduit la parole divine, une proposition nominale, puis יְלִדְתִּיךָ, qatal Qal 1cs avec objet 2ms :

אֲנִי הַיּוֹם יְלִדְתִּיךָ

Le déictique הַיּוֹם relie explicitement la dernière prédication au « aujourd’hui » du décret. Dans le cadre royal décrit par Craigie (1983) et Kraus (1992), le qatal peut présenter un changement de statut comme accompli ou son résultat comme valide au centre déictique. Le dossier n’établit pas une valeur performative générale de qatal; il montre plus modestement que la forme n’est pas définissable comme passé historique autonome. Le français « aujourd’hui, je t’ai engendré » préserve à la fois la morphologie perfectale et la pertinence présente, sans imposer la paraphrase interprétative « je t’établis comme mon fils ».

Plusieurs qatal, plusieurs temps cibles : Ps 40,7–9 MT

LXX : Ps 39,7–9

Ps 40,7–9 MT (Ps 39,7–9 LXX) renforce le même principe par une série de formes suffixales. אָז אָמַרְתִּי ouvre naturellement une rétrospection, tandis que הִנֵּה־בָאתִי constitue une présentation déictique susceptible d’être rendue par « me voici », « je viens » ou « me voici venu ». Plus loin, חָפָצְתִּי peut décrire une disposition encore valide : « je prends plaisir à faire ta volonté » ou « j’ai désiré faire ta volonté ».

La morphologie source reste qatal dans les trois cas ; le temps cible dépend du lexème, de la deixis et de la fonction clausale. Cette variation traductionnelle constitue la conséquence attendue d’une interprétation compositionnelle qui procède de l’identification de la forme au lieu d’appliquer un temps français unique.

2.3. Yiqtol, mode et syncrétisme

Les emplois de yiqtol illustrent la correspondance non biunivoque. La littérature les organise à partir de l’imperfectivité, de la futurité, de l’irrealis, de la modalité ou du développement diachronique de différentes conjugaisons préfixales ; malgré leurs divergences, Hatav (1997), Cook (2012) et Joosten (2012) excluent tous une simple équivalence avec le futur d’une langue européenne. Les dossiers empiriques permettent d’examiner cette exclusion indépendamment du choix entre leurs modèles.

Contrôle morphologique : Gn 49,10. Le témoin canonique déjà présent distingue יָסוּר et יָבֹא, deux yiqtol Qal 3ms, de וּמְחֹקֵק, forme participiale non finie, et surtout de יִקְּהַת, nom féminin singulier construit. La segmentation confirme une matrice négative, לֹא־יָסוּר, bornée par la subordonnée עַד כִּי־יָבֹא, puis une prédication finale nominale, וְלוֹ יִקְּהַת עַמִּים. Une ressemblance graphique avec une forme préfixale ne suffit donc pas à établir une identité morphologique. Le ketiv/qere שילה / שִׁילוֹ et le crux de « Shiloh » sont conservés, mais restent indépendants de l’identification des prédicats : aucune solution lexicale ou textuelle ne peut transformer rétroactivement יִקְּהַת en verbe (de Hoop 1999).

Contrôle de domaine : Is 7,14. Le signe réunit יִתֵּן, yiqtol Qal 3ms, הָרָה, prédicat adjectival féminin singulier, וְיֹלֶדֶת, participe Qal féminin singulier, puis וְקָרָאת, forme suffixale Qal. Ces catégories hétérogènes appartiennent néanmoins à un même domaine prospectif. La personne de וְקָרָאת demeure ouverte entre l’analyse traditionnelle d’une 3fs archaïque et l’analyse morphologiquement naturelle d’une 2fs ; le grec καλέσεις atteste la disponibilité ancienne de la seconde lecture sans modifier la morphologie hébraïque. Ainsi, une langue cible peut régulariser la série au futur alors que la langue source ne répète pas une même conjugaison (Wildberger 1991 ; Blenkinsopp 2000). La question lexicale עַלְמָה / παρθένος reste distincte.

Gn 2,16–17 fournit un contraste modal entre deux constructions voisines :

אָכֹל תֹּאכֵל
מוֹת תָּמוּת.

Dans les deux cas, l’infinitif absolu est suivi d’une forme préfixale, mais la première construction appartient à un domaine permissif, tandis que la seconde annonce une conséquence certaine ; la morphologie visible ne permet pas de reconstruire à elle seule cette différence.

Gn 24,58 oppose pour sa part la question הֲתֵלְכִי … ? à la réponse אֵלֵךְ, avec le même lexème הלך. La première forme porte sur une action prospective, tandis que la seconde accomplit un engagement du locuteur : la prospectivité est commune, mais la différence de force illocutoire interdit de transformer directement la lecture de אֵלֵךְ en un trait morphologique VOLITION, son caractère décisionnel résultant de l’interaction entre forme verbale, première personne et acte de parole.

Pr 14,1 offre enfin un domaine gnomique. Dans :

וְאִוֶּלֶת בְּיָדֶיהָ תֶהֶרְסֶנּוּ

le yiqtol participe à la caractérisation générale de la folie dans un proverbe plutôt qu’à la description nécessaire d’un événement futur spécifique. Le domaine gnomique est établi indépendamment par le genre, le caractère générique du sujet et le parallélisme avec le premier colon ; la forme est compatible avec cette interprétation sans la déterminer seule.

La liste de correspondances yiqtol = future / habitual / modal / volitional / gnomic ne rend pas compte de ces distributions ; l’analyse doit déterminer ce qui demeure stable lorsque changent le type de proposition, la personne grammaticale, la polarité et le genre. Dans les limites du corpus, une conclusion négative peut déjà être formulée : l’ensemble de ces propriétés ne constitue pas le « sens de yiqtol ».

L’analyse du mode précise la distinction entre forme et interprétation : en hébreu biblique, le jussif peut être morphologiquement distinct de la forme longue de la conjugaison préfixale dans certains paradigmes, tandis que les deux formes sont identiques dans d’autres.

Gn 22,12 présente les deux situations à très courte distance :

אַל־תִּשְׁלַח יָדְךָ
וְאַל־תַּעַשׂ לוֹ מְאוּמָה.

avec עשה, la forme apocopée תַּעַשׂ contraste avec une forme longue telle que תַעֲשֶׂה ; avec שלח, la surface ne fournit pas la même distinction visible.

Le problème illustre le concept morphologique de syncrétisme : des cellules grammaticales qui doivent être distinguées pour certains éléments du paradigme possèdent ailleurs une réalisation identique. Le syncrétisme est une propriété classique de l’interface entre morphologie et syntaxe et ne doit pas être confondu avec l’absence de catégorie grammaticale (Baerman, Brown et Corbett 2005).

Le syncrétisme, observation descriptive selon laquelle deux catégories possèdent la même forme de surface, se distingue de la sous-spécification, hypothèse analytique selon laquelle une représentation morphologique ne spécifierait pas entièrement une distinction complétée par la syntaxe ou le contexte. Une configuration syncrétique admet ainsi plusieurs analyses morphologiques possibles sans imposer une analyse en sous-spécification.

Dans le présent mémoire, le terme syncrétique sera donc utilisé lorsque l’identité de surface est observable ; sous-spécifié ne sera employé que pour une hypothèse sur la contribution grammaticale de la forme. Cette distinction évite notamment de qualifier un yiqtol de « jussif morphologique » uniquement parce que sa traduction française est injonctive.

2.4. Formes apparentées et distributions distinctes

Qatal et weqatal

La relation entre qatal et weqatal fournit un deuxième type de décalage : les deux formations utilisent la conjugaison suffixale, et weqatal présente en surface l’adjonction de waw, mais cette parenté ne permet pas d’analyser weqatal comme :

waw + qatal, avec addition compositionnelle du sens de la conjonction.

Le contraste entre Ex 20,9 et Ex 33,7 montre la différence de distribution. En Ex 20,9 :

תַּעֲבֹד
וְעָשִׂיתָ

La série appartient à un cadre normatif, tandis que, dans Ex 33,7 :

יִקַּח
וְנָטָה

la série décrit une pratique habituelle passée. Les deux passages comportent ainsi le schéma « forme préfixale → forme suffixale avec waw », alors que l’interprétation temporelle et modale du second membre diffère, ce qui exclut une association directe de weqatal avec FUTURE ou DEONTIC.

Cette distribution rappelle le caractère particulier de la forme déjà souligné dans les descriptions historiques et synchroniques du système (Waltke et O’Connor 1990 ; Cook 2012 ; Joosten 2012).

L’analyse porte par conséquent sur les propriétés qui permettent à weqatal de s’intégrer à des domaines temporels ou modaux déjà établis. L’expression provisoire dépendance au domaine désigne ici l’observation distributionnelle selon laquelle son interprétation précise dépend fortement du cadre temporel, modal ou conditionnel introduit dans l’environnement ; elle ne justifie pas l’introduction d’un trait morphologique [DOMAIN].

Yiqtol et wayyiqtol

Dans le domaine préfixal, yiqtol et wayyiqtol présentent une parenté formelle, mais leur distribution synchronique est fortement asymétrique.

Dans la prose narrative, wayyiqtol est fréquemment associé aux séquences événementielles, alors que yiqtol apparaît surtout dans des environnements prospectifs, modaux, génériques ou dépendants.

L’histoire du système complique encore la relation. La distinction entre conjugaisons préfixales courtes et longues et le lien entre la forme préfixale courte et les emplois prétéritaux jouent un rôle important dans la reconstruction du système sémitique et dans l’interprétation de la poésie archaïque (Joosten 2012 ; Notarius 2013).

La distribution exclut une analyse synchronique de wayyiqtol comme simple somme de waw + yiqtol, tandis que leur relation morphologique et historique exclut d’en faire deux objets sans rapport. L’interface entre structure morphologique et distribution syntaxique doit expliquer comment deux formations apparentées présentent des domaines d’emploi différents.

Sans proposer de dérivation morphologique complète, l’analyse lui impose trois contraintes empiriques : rendre compte de la forte association du wayyiqtol avec la progression événementielle sans réduire la forme au label MAINLINE ; permettre son emploi à l’intérieur d’un micro-récit enchâssé dans le discours direct, comme en Gn 3,10 ; intégrer les formes préfixales à lecture passée ou prétéritale dans certaines poésies archaïques sans transformer automatiquement tout yiqtol poétique en prétérit. Une équivalence traductionnelle unique ne satisfait pas ces contraintes.

Cette distinction possède une conséquence méthodologique immédiate pour la traduction. La présence graphique de ו ne permet pas de commencer l’analyse par un équivalent lexical tel que et. Il faut d’abord déterminer si l’occurrence appartient à wayyiqtol, à weqatal, à une forme préfixale précédée d’un waw conjonctif ou à un qatal coordonné. L’identification morphologique de la construction précède donc logiquement le choix du connecteur dans la langue cible.

2.5. Diachronie et analyse synchronique

Le système verbal biblique porte la trace d’une histoire longue, mais l’explication diachronique intervient après la description du problème synchronique, en particulier pour les formes préfixales.

Dans certains passages poétiques archaïques ou archaïsants, une forme préfixale reçoit une lecture clairement rétrospective. Notarius (2013) montre que ces distributions doivent être analysées dans une perspective à la fois discursive, typologique et historique.

L’étiquette yiqtol n’impose pas une lecture imperfective ou future contre le contexte, et une traduction passée ne suffit pas à identifier un archaic preterite. L’analyse contrôle successivement le contexte temporel, la morphologie courte lorsqu’elle est visible, le type de texte, les constructions parallèles et la possibilité d’une analyse modale ou habituelle concurrente.

La diachronie fonctionne ainsi comme une hypothèse explicative contrôlée qui permet de décrire le texte reçu comme système synchronique tout en reconnaissant la stratification historique de certains contrastes.

2.6. Traits descriptifs et niveaux d’annotation

La notion de trait oblige à formuler précisément les propriétés attribuées à une expression grammaticale, mais devient trompeuse lorsqu’un label descriptif est transformé trop rapidement en objet syntaxique. Trois usages seront donc distingués : un trait morphologiquement réalisé, dont l’exposant est identifiable dans le paradigme, comme certaines distinctions de personne, nombre et genre ; un trait grammatical proposé, qui constitue une hypothèse sur la représentation de la forme — perfectif, imperfectif, irrealis — et exige des diagnostics distributionnels ; un label interprétatif, enfin, qui décrit la fonction contextuelle d’une occurrence — prospective, habitual, background, mainline, request, promise — sans devenir pour autant un trait de la forme.

Cette distinction permet de conserver la notation en faisceaux lorsque celle-ci facilite la comparaison sans prétendre que chaque terme correspond à une tête syntaxique ou à un morphème.

Pour une occurrence donnée, une annotation compacte peut ainsi enregistrer séparément FORM = yiqtol, PERSON = 1, NUMBER = SG, CLAUSE_TYPE = declarative et INTERPRETATION = commitment/prospective.

Cette annotation n’équivaut pas à yiqtol = [1SG + PROSPECTIVE + COMMITMENT] : la première sépare les observations, tandis que la seconde transformerait directement le contexte en lexical representation.

L’inventaire descriptif retient les propriétés de personne, nombre et genre lorsqu’elles possèdent une réalisation morphologique identifiable dans le paradigme flexionnel ; la finitude, pour distinguer les formes finies des infinitifs et participes sans préjuger de l’architecture exacte de FinP ; enfin Tense, Aspect et Mood, comme dimensions grammaticales dont la contribution exacte des différentes formes reste à établir.

Perfective, imperfective, anterior, prospective, realis, irrealis ou volitional ne seront donc utilisés comme traits d’une représentation que lorsqu’une analyse argumentée le nécessite. Ailleurs, ils seront présentés comme descriptions de lecture.

La polarité constitue une dimension séparée : dans les prohibitions, la présence de אַל ou לֹא fournit une information grammaticale qui ne fait pas partie matériellement de la terminaison verbale. L’Aktionsart demeure elle aussi indépendante de la conjugaison, puisque ידע et הלך n’imposent pas les mêmes conditions d’interprétation lorsqu’ils apparaissent dans la même catégorie morphologique.

Des catégories comme MAINLINE, BACKGROUND, RESUMPTION, PROCEDURE ou POETIC relèvent, le cas échéant, d’une couche d’annotation discursive plutôt que de l’inventaire morphosyntaxique.

2.7. Analyses concurrentes et critères de choix

Les décalages observés peuvent maintenant être reformulés comme un choix entre plusieurs types d’analyse.

Dans une analyse riche, une forme possède plusieurs valeurs grammaticales stockées ou conventionnalisées : le yiqtol pourrait ainsi distinguer des sens imperfectif, futur, modal ou habituel. Ce modèle décrit facilement la variété des occurrences, au risque de transformer le lexique en catalogue des contextes attestés si chaque nouvelle interprétation produit une nouvelle valeur.

Une deuxième analyse attribue à la forme une contribution plus abstraite, spécifiée par la structure et le contexte, ce qui explique la présence d’une même morphologie dans plusieurs environnements. Une notion trop générale — « ouverture », « non-accompli », « non-réalisé » — cesserait toutefois de produire des prédictions falsifiables ; l’analyse sous-spécifiée doit donc préciser ce que la forme exclut.

Une troisième possibilité situe certaines valeurs dans des constructions plus larges — ʾal + prefix form, INF.ABS + prefix form, im + clause sequence — ou dans des chaînes de propositions, plutôt que dans le verbe isolé.

Les analyses de la modalité et du discours motivent cette possibilité. Les trois modèles ne sont pas mutuellement exclusifs pour l’ensemble du système : certaines oppositions peuvent être morphologiquement encodées, d’autres sous-spécifiées, d’autres encore constructionnelles, et le travail empirique consiste à en déterminer la distribution.

Une analyse formelle doit pouvoir être réfutée, et chaque propriété proposée est donc soumise à un diagnostic indépendant : l’hypothèse qatal = PAST doit expliquer les prédicats statifs à lecture présente ; yiqtol = FUTURE, dériver les lectures gnomiques, modales et habituelles ; weqatal = FUTURE, rendre compte des séquences habituelles passées telles qu’Ex 33 ; wayyiqtol = MAINLINE, enfin, préciser le statut des micro-récits en discours direct et le domaine auquel MAINLINE se rapporte. Une propriété n’est attribuée à la forme que si elle explique une distribution et résiste aux environnements dans lesquels d’autres facteurs sont contrôlés.

En l’absence de locuteurs natifs auprès desquels tester des phrases construites, le corpus fournit des quasi-contrastes où restent constants le lexème, les participants ou la structure parallèle, tandis que varie la morphologie ou le type de proposition ; Gn 1,5/Gn 1,10 constitue un dossier de ce type.

2.8. De la morphologie à l’analyse syntaxique et à la traduction

Le présent chapitre ne postule pas de structure cartographique détaillée, mais plusieurs contrastes exigent une analyse syntaxique : le placement préverbal d’un constituant en Gn 1,5 et Gn 1,10 implique la périphérie de la proposition ; le qatal de Gn 2,22, l’enchâssement relatif ; Gn 28,20–22, la portée de אִם et la frontière entre protase et apodose ; la négation, enfin, la distinction entre position du négateur et morphologie du mode.

Ces observations n’imposent pas d’avance une séquence universelle du type ForceP > TopP > FocP > FinP > TP > ModP > AspP > vP > VP : chaque projection doit être justifiée par le contraste qu’elle permet d’expliquer. L’architecture fondée sur les diagnostics adoptée au chapitre suivant ne représente par conséquent que les distinctions structurales nécessaires aux données.

Les observations morphologiques définissent le problème traité dans les chapitres suivants : les quatre labels ne correspondent pas à quatre temps verbaux ; l’opposition entre formes suffixales et préfixales ne se projette pas uniformément sur les axes perfectif/imperfectif, passé/futur ou realis/irrealis ; les formations en waw possèdent des distributions qui ne se réduisent pas à l’addition sémantique d’une conjonction ; la modalité est partiellement morphologisée — jussif, cohortatif, impératif —, avec des syncrétismes qui empêchent parfois d’identifier le mode à partir de la seule surface ; la structure événementielle lexicale intervient dans l’interprétation temporelle, les états fournissant notamment un contrôle pour l’analyse de qatal ; les catégories discursives, enfin, décrivent le comportement textuel des propositions sans appartenir pour autant à la représentation morphologique du verbe.

Figure 2.2

Quatre formes, trois niveaux de description

Qatal

  1. Observable : flexion suffixale
  2. Questions : temps ? aspect ?
  3. Lectures attestées : antériorité, état actuel, présentation

Yiqtol

  1. Observable : flexion préfixale
  2. Questions : temps ? aspect ? mode ? forme longue/courte ?
  3. Lectures attestées : projection, modalité, habitude, gnomicité

Wayyiqtol

  1. Observable : waw + forme préfixale distinctive
  2. Questions : relation au préfixal court ?
  3. Lectures attestées : progression locale, récit rapporté

Weqatal

  1. Observable : waw + flexion suffixale
  2. Questions : domaine et dépendance ?
  3. Lectures attestées : prescription, projection, habitude passée

Alternative textuelle. Matrice à quatre colonnes. Chaque forme est décrite successivement par ses observables, les questions grammaticales ouvertes et quelques lectures contextuelles attestées.

Les lectures indiquées sont contextuelles, non des traits lexicaux; les fonctions discursives ne figurent pas parmi les propriétés morphologiques.

À ce stade, il est utile de résumer la méthode sans proposer une lexical entry complète pour chaque forme.

Cette représentation donne une carte du système sans assimiler l’inventaire des lectures à sa structure interne et prépare la question plus formelle du rapport entre les distinctions grammaticales et les formes qui les réalisent.

Le présent mémoire ne cherchera pas à résoudre cette deuxième question par un mécanisme complet d’exponence. Il cherchera d’abord à établir les distinctions empiriques qu’une telle théorie devrait expliquer.

Une analyse morphosyntaxique de ce type dépend du contrôle philologique, puisqu’une erreur d’identification modifie l’ensemble de l’argument. L’ancien étiquetage de Pr 18,22 l’illustre : lorsque les deux מָצָא étaient considérés comme des yiqtol, le passage semblait présenter une alternance entre formes préfixales et wayyiqtol ; leur identification comme deux qatal suivis d’un wayyiqtol change la nature du problème linguistique.

De même, une distinction diachronique proposée pour Dt 32 ne peut être évaluée sans prendre au sérieux la vocalisation, la morphologie des formes faibles et le contexte poétique.

Le contrôle philologique assure la qualité des données de l’analyse formelle, tandis que la formalisation oblige à distinguer ce qui est présent dans la forme de ce qui est reconstruit à partir du contexte.

Puisqu’une forme ne correspond pas biunivoquement à une valeur grammaticale, son temps français varie en fonction de l’ancrage et de la configuration : יָדַעְתִּי peut être rendu par « je ne sais pas » ou « je ne savais pas » selon l’ancrage de l’état ; un yiqtol, par un futur, un présent générique ou une expression modale ; un weqatal peut enfin apparaître dans une description habituelle passée.

La tâche du traducteur consiste alors à restituer l’interprétation construite par la forme dans sa proposition ; la variation cible constitue une conséquence observable du décalage forme–interprétation, et non sa démonstration.

2.9. Hypothèses de travail pour les chapitres empiriques

L’analyse précédente peut être résumée en quatre hypothèses volontairement limitées. L’hypothèse de non-bijectivité (MF1) pose qu’aucune des quatre grandes formes verbales ne se définit adéquatement par une unique équivalence temporelle française. L’hypothèse compositionnelle (MF2) rapporte une partie de l’interprétation finale à l’interaction entre morphologie verbale, structure événementielle et environnement syntaxique. L’autonomie partielle des constructions (MF3) réserve certaines valeurs modales ou séquentielles à des configurations plus larges que la forme verbale isolée. La stratification (MF4), enfin, introduit une hypothèse diachronique en plus de l’analyse synchronique pour certaines distributions, surtout dans la poésie archaïque.

Ces hypothèses définissent ce que les analyses de la prose, de la modalité et de la poésie doivent permettre de tester ; elles ne sont pas posées comme des conclusions déjà confirmées.

2.10. Conclusion

Le système verbal de l’hébreu biblique pose un problème morphosyntaxique avant de poser un problème de traduction : les catégories qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal, morphologiquement identifiables, recoupent plusieurs valeurs de tense, d’aspect et de mood sans établir quatre correspondances simples. Les deux יָדַעְתִּי montrent qu’un même qatal statif reçoit des ancrages temporels différents ; les emplois de yiqtol indiquent que la prospectivité, la modalité, la gnomicité et la volition ne constituent pas une liste de traits lexicaux ; l’opposition jussif/imperfectif atteste qu’une distinction grammaticale peut être visible dans certaines parties du paradigme et syncrétique dans d’autres ; la comparaison de qatal avec weqatal et de yiqtol avec wayyiqtol établit enfin que la parenté morphologique ne prédit pas l’identité de distribution. La forme verbale contraint ainsi l’interprétation sans la déterminer intégralement, ce qui impose de distinguer morphologie, traits grammaticaux, structure de la proposition et lecture contextuelle avant d’étudier leurs correspondances.

Cette conclusion définit la tâche du chapitre suivant : établir quels diagnostics syntaxiques permettent de localiser la source des différences observées — ordre des constituants, enchâssement, négation, portée, type de proposition et dépendance entre clauses — après l’inventaire des lectures associées à chaque conjugaison.

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