Partie I — Formes verbales, structure de la proposition et interprétation : fondements d’une méthode contrastive
Chapitre 1 — Le problème du système verbal : forme, structure et interprétation
L’étude du système verbal de l’hébreu biblique rencontre une difficulté qui apparaît dès que l’on tente de traduire un passage suivi. Les formes traditionnellement appelées qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal sont morphologiquement identifiables, mais elles ne correspondent pas terme à terme aux temps d’une langue comme le français.
Dans de nombreux contextes, qatal se traduit naturellement par un passé ; dans d’autres, notamment avec certains prédicats statifs, un présent peut être préférable. Yiqtol correspond fréquemment à un futur, mais il apparaît également dans des propositions modales, génériques, habituelles ou volitives. Wayyiqtol est massivement associé au récit passé en prose, mais il peut construire une micro-séquence à l’intérieur du discours direct ou d’un poème. Weqatal, enfin, est fréquent dans des domaines futurs, déontiques ou conditionnels, mais il apparaît aussi dans des descriptions habituelles passées.
Le problème déborde ainsi l’ancienne alternative entre analyses essentiellement temporelles et essentiellement aspectuelles : il faut expliquer pourquoi une même forme reçoit plusieurs interprétations et pourquoi plusieurs formes peuvent participer au même domaine interprétatif. Cette situation sera désignée comme un décalage entre forme et interprétation (form–meaning mismatch), expression descriptive qui ne préjuge pas de la solution. Le mémoire examine à ce titre la polysémie grammaticale, la sous-spécification, les différences de structure clausale, l’effet du type de prédicat, l’interaction avec la modalité et la conservation de distinctions diachroniques, afin de déterminer ce qui relève de la morphologie et ce qui doit être expliqué à un autre niveau.
1.1. Pourquoi la traduction ne suffit pas à définir les formes
L’histoire de la description du système verbal hébreu a été influencée par les catégories des langues dans lesquelles les grammaires et traductions étaient rédigées. Les termes « parfait », « imparfait », « passé » et « futur » rapprochent pédagogiquement les formes hébraïques de catégories déjà connues du lecteur, mais introduisent un risque méthodologique : si qatal est d’abord appelé « passé », chaque occurrence traduite au présent devient une exception ; si yiqtol est appelé « futur », les emplois habituels, modaux ou gnomiques sont relégués parmi les valeurs secondaires. Leur accumulation finit alors par priver la définition initiale de son pouvoir explicatif.
La difficulté avait déjà conduit plusieurs traditions grammaticales à préférer des descriptions aspectuelles ou discursives aux équivalences temporelles simples. Les synthèses de Waltke et O’Connor (1990), Hatav (1997), Cook (2012) et Joosten (2012), malgré leurs différences, ont en commun de ne pas identifier les formes hébraïques à un paradigme temporel européen.
Cook (2012) recentre ainsi l’analyse sur le domaine de signification de la forme et sur les facteurs contextuels — syntagme, type de discours, environnement — qui rendent compte de ses lectures particulières. La traduction constitue dès lors le résultat du calcul grammatical, et non la définition initiale de la catégorie : une forme rendue par un futur français n’est pas automatiquement FUTURE, pas plus qu’un plus-que-parfait cible ne suppose un trait PLUPERFECT dans la source, puisqu’une traduction peut être correcte tout en utilisant une catégorie grammaticale qui n’existe pas comme telle en hébreu.
1.2. Dimensions de l’interprétation verbale
Temps, aspect et structure événementielle
La distinction entre temps et aspect permet de sortir des équivalences directes : le temps grammatical situe une situation relativement à un moment de référence ou au moment d’énonciation (Comrie 1985), tandis que l’aspect concerne la manière dont elle est présentée relativement à son déroulement ou à ses limites (Comrie 1976). À cette distinction s’ajoute celle entre aspect grammatical et structure événementielle lexicale, puisqu’un état, une activité et un événement télique ne réagissent pas de la même manière à une configuration grammaticale donnée (Smith 1997). En hébreu, un qatal événementiel dans une narration et un qatal statif ne reçoivent donc pas automatiquement la même traduction temporelle ; de même, un yiqtol associé à un prédicat dynamique peut recevoir une lecture prospective, alors qu’une construction générique produit une lecture habituelle ou gnomique.
L’équation FORME = TEMPS est remplacée dans l’analyse par une relation qui articule FORME + TYPE DE PRÉDICAT + ENVIRONNEMENT → INTERPRÉTATION TEMPORELLE/ASPECTUELLE, de manière à isoler la contribution grammaticale propre aux formes en contrôlant les facteurs qui l’entourent.
Modalité et type de proposition
Le système verbal interagit également avec le mode et la modalité : le jussif, le cohortatif et l’impératif montrent que certaines distinctions modales sont grammaticalisées, alors même que leur relation avec la morphologie n’est pas toujours transparente. Dans les parties syncrétiques du paradigme, une forme préfixale identique au yiqtol peut recevoir une interprétation jussive ; une lecture volitive peut apparaître sans marque cohortative visible, et une proposition orientée vers l’avenir constituer une prédiction, une promesse, une question ou une instruction.
L’analyse distingue par conséquent le mood comme catégorie grammaticale, la modality comme domaine sémantique et l’illocutionary force comme propriété de l’acte de parole.
Palmer (2001) montre l’importance générale de ces distinctions. Dans le cas de l’hébreu biblique, elles empêchent par exemple de traiter indistinctement toutes les traductions françaises en « devoir », « pouvoir », « vouloir » ou futur comme des valeurs morphologiques du verbe.
Le type de proposition doit par conséquent être pris en compte, puisqu’une même forme peut apparaître dans une interrogation, une assertion, une prohibition, une condition ou un discours direct. Une partie de la lecture que l’on serait tenté d’attribuer au verbe peut ainsi provenir de cette structure supérieure.
Ordre des constituants et interprétation
Le choix de la forme verbale interagit avec l’ordre des constituants : Goldfajn (1998) a montré le rapport entre word order et temporal structure dans la prose narrative, tandis que Moshavi (2010), à partir d’une étude systématique des constructions où un constituant précède le verbe fini, rapporte le preposing à la structure informationnelle, notamment au topique et au focus. Une alternance entre wayyiqtol et XP + qatal doit donc être examinée comme une différence de structure clausale avant de recevoir une interprétation proprement verbale.
Le passage de Gn 1,5 à Gn 1,10 fournit à cet égard un contrôle syntaxique : le même lexème קרא apparaît dans deux paires de clauses où wayyiqtol et qatal covarient avec deux ordres de constituants différents.
1.3. Relations interclausales et formes en waw
Les approches textuelles et discursives ont attiré l’attention sur une autre dimension : la valeur d’une forme dépend souvent de la relation de la clause avec les clauses voisines.
Niccacci (1990), Longacre (1994) et les travaux discutés par Dawson (1994) montrent, selon des cadres différents, que les formes verbales participent à l’organisation de la progression textuelle, comme l’illustre la fréquence des chaînes de wayyiqtol dans la narration.
Dans une narration, la suite :
wayyiqtol → wayyiqtol → wayyiqtol
construit normalement une progression de prédications plutôt qu’une simple succession de trois verbes « au passé », sans pour autant autoriser l’équation :
wayyiqtol = MAINLINE.
Une série comparable peut en effet être construite à l’intérieur du discours direct ; la progression est donc relative à un domaine d’énonciation ou de discours. De même, weqatal s’intègre fréquemment à des séquences conditionnelles, instructionnelles ou habituelles, ce qui place la relation entre clauses parmi les propriétés à expliquer.
Les constructions avec waw
L’analyse traditionnelle a souvent décrit wayyiqtol et weqatal par la notion de waw conversif ou waw consécutif. Elle part de deux régularités : yiqtol, souvent associé au futur ou à l’inaccompli, apparaît avec le waw propre à wayyiqtol dans le récit passé ; qatal, souvent associé au passé ou à l’accompli, se rencontre sous la forme weqatal dans des domaines futurs ou modaux. La présentation du waw comme élément qui « convertit » la valeur de la conjugaison fournit ainsi un moyen mnémotechnique, mais ne rend compte ni du comportement constructionnel des formes, ni de leurs distributions propres, ni de la dépendance des valeurs observées envers le type de séquence.
Cook (2012) distingue à cet égard la sémantique des formes et leurs fonctions discursives. Joosten (2012) traite également les différentes formations comme des éléments du système verbal plutôt que comme le simple résultat d’une opération « passé ↔ futur ».
Ces analyses conduisent à identifier wayyiqtol et weqatal comme des constructions verbales avant de décider comment traduire leur waw.
La présence graphique de ו recouvre au minimum quatre constructions distinctes : wayyiqtol, waw + yiqtol sans la morphologie caractéristique de wayyiqtol, weqatal, et le waw conjonctif devant un qatal qui conserve sa fonction indépendante.
Les oppositions ne sont pas toujours également visibles dans toutes les formes, et l’accentuation ou la distribution peuvent contribuer à l’analyse ; les grammaires de Waltke et O’Connor (1990) et Joüon–Muraoka (2006) fournissent les détails morphologiques nécessaires. L’identification de la construction entière précède ainsi la traduction éventuelle de ו par « et ».
Dans une chaîne de wayyiqtol, le waw participe au marquage d’une relation de continuité ou de succession. La langue cible peut rendre cette relation par la juxtaposition, la ponctuation, la succession de propositions, un connecteur tel que « puis » ou « alors » et, lorsque la coordination le justifie, par « et ».
L’équivalent lexical « et » n’est donc pas obligatoire ; dans une chaîne instructionnelle en weqatal, la langue cible peut de même préférer répéter la valeur modale, employer une série d’impératifs ou utiliser une simple juxtaposition plutôt que reproduire et … et … et ….
Le waw peut recevoir et comme équivalent lorsque la relation le justifie, mais le choix du connecteur cible dépend d’abord de la relation construite par la clause.
Coordination réelle et liaison verbale
Dans une coordination ordinaire, schématisée par Clause A + waw + Clause B, la relation entre les deux unités peut être rendue par « et », mais aussi, selon le contexte, par « mais », « alors », « tandis que », « or » ou par une simple ponctuation.
Cette polysémie fonctionnelle des connecteurs est familière dans les langues naturelles ; la grammaire hébraïque ne constitue pas une exception.
Dans une chaîne verbale conventionnalisée, en revanche, le waw participe à une construction dont la valeur dépasse la coordination lexicale : traduire chaque wayyiqtol par « et il X, et il Y, et il Z » peut donner au texte cible une accumulation coordinative plus marquée que celle perçue dans le système source, là où un français idiomatique produirait « Il entra, prit le livre, s’assit et lut ».
Le maintien d’un seul « et » au dernier membre n’implique pas que plusieurs waw aient été « oubliés » : leur fonction de liaison a été transposée dans la syntaxe et la ponctuation françaises, selon des conditions qui seront systématisées au chapitre 8.
1.4. Traduction ancienne, poésie et diachronie
La Septante comme témoin d’une stratégie de traduction
La Septante fournit un témoin historique de ce problème, sans constituer une traduction uniforme : les différents livres présentent des techniques différentes, et le degré de proximité formelle avec l’hébreu varie selon le traducteur et le contexte.
Les travaux d’Olofsson (1990) et d’Aejmelaeus (2007) ont montré l’importance de la translation technique dans l’étude des correspondances entre hébreu et grec.
Les clause connectors permettent d’observer plusieurs possibilités : un connecteur grec peut refléter la structure de la source, une habitude du traducteur ou une relation interprétée entre clauses. Καί constitue un équivalent naturel dans de nombreux contextes, tandis que son accumulation peut ailleurs signaler une traduction fortement orientée vers les structures de la langue source. La Septante renseigne ainsi la manière dont un traducteur ancien a interprété et externalisé les relations hébraïques, mais sa littéralité ne transforme ni la segmentation source en norme pour une traduction moderne, ni l’analyse grecque en substitut de l’analyse hébraïque.
Poésie et limites de la séquentialité
La prose narrative fournit de nombreux exemples de chaînes verbales, mais ne constitue pas le seul modèle du système. En poésie, l’organisation des propositions repose en partie sur le parallélisme : une forme verbale peut répondre à une autre à l’intérieur d’un bicolon sans créer de succession temporelle, comme dans le contraste qatal / yiqtol de Pr 14,1, où les deux clauses participent à une maxime gnomique et ne se répartissent pas automatiquement entre passé et futur. Ps 40 montre cependant qu’une micro-séquence narrative peut aussi se développer à l’intérieur d’un poème. Le système verbal reste le même, mais son analyse doit intégrer la relation parallèle entre unités poétiques.
La traduction doit alors préserver simultanément l’interprétation TAM, la relation syntaxique et la structure du parallélisme.
Diachronie
Les formes préfixales en contexte passé, notamment dans la poésie archaïque ou archaïsante, ne se laissent pas analyser par la seule syntaxe synchronique et obligent à tenir compte de l’histoire du système.
Notarius (2013) articule discours, typologie et histoire pour analyser ces distributions ; la distinction entre conjugaisons préfixales courtes et longues et les relations historiques entre jussif, prétérit et wayyiqtol fournissent ainsi un contrôle qui impose la règle de traduction suivante :
un
yiqtoldans un contexte poétique rétrospectif ne doit pas être traduit automatiquement au futur uniquement parce qu’il appartient formellement à la conjugaison préfixale.
La possibilité d’une forme prétéritale ou archaïque doit être examinée lorsque les diagnostics morphologiques et textuels la rendent plausible.
1.5. État de la question et critères de comparaison
Les analyses orientées vers le temps
L’histoire de la question ne peut être réduite à une succession de terminologies devenues obsolètes. Les analyses temporelles partent d’un fait robuste : dans une proportion importante de la prose narrative, les formes ne sont pas distribuées indépendamment de la localisation temporelle. Wayyiqtol accompagne régulièrement la progression d’événements passés, tandis que yiqtol et weqatal sont fréquents lorsque le discours porte sur une situation encore ouverte. La tradition représentée par Driver (1892) cherchait déjà à rendre compte de ces régularités sans assimiler purement et simplement les formes hébraïques aux temps indo-européens. La reprise moderne de cet ouvrage en 1998 ne change pas la date de la proposition historique : elle rappelle surtout la profondeur du débat.
L’avantage d’une analyse orientée vers le temps est sa capacité à formuler des attentes simples. Dans un récit passé, une série de prédications événementielles en wayyiqtol reçoit normalement une traduction passée. Dans un discours qui annonce ce qui suivra, une forme préfixale ou une forme suffixale en waw reçoit souvent une traduction future. Ces corrélations ne sont ni accidentelles ni dépourvues de valeur grammaticale. Elles constituent un point de départ que toute théorie doit expliquer.
La difficulté apparaît lorsque la localisation temporelle cesse d’être univoque. Le qatal d’un prédicat statif peut décrire une situation valide au moment du discours ; un yiqtol peut exprimer une permission, une obligation ou une vérité générale ; une forme préfixale peut fonctionner dans une rétrospection poétique. Surtout, la traduction française oblige à choisir un temps là où le texte hébreu combine plusieurs indices. Une analyse temporelle est donc utile si le temps est traité comme une dimension du calcul, mais insuffisante si elle transforme chaque traduction passée ou future en signification morphologique de base.
McFall (1982) documente la pluralité historique des solutions proposées à cette difficulté. Son enquête est importante ici moins pour choisir l’une de ces solutions que pour éviter de présenter comme inédit un problème ancien : les descriptions hésitent depuis longtemps entre ordre temporel, aspect, dépendance syntaxique et valeur du waw. Le présent mémoire conserve ce constat historiographique, puis déplace le test vers des contrastes où l’on peut contrôler séparément forme, prédicat, type de clause et relation interclausale.
Les analyses aspectuelles et la structure événementielle
Les analyses aspectuelles répondent à une faiblesse des modèles strictement temporels. Elles demandent non seulement quand se situe une situation, mais comment elle est présentée : comme globale, bornée, en cours, répétée ou intérieurement structurée. Les distinctions générales formulées par Comrie (1976) et Smith (1997) fournissent le vocabulaire nécessaire pour séparer l’aspect grammatical de la structure événementielle du prédicat. Dans l’étude de l’hébreu, Hatav (1997) montre précisément que temps, aspect et modalité ne peuvent être isolés par une simple liste d’équivalents de traduction.
Cette perspective explique pourquoi un état et un événement dynamique ne produisent pas la même lecture avec la même conjugaison et pourquoi une présentation perfective ne se confond pas avec le passé : la globalité d’un événement et sa relation au moment d’énonciation sont deux propriétés différentes. L’analyse teste dès lors l’interaction entre la forme et le type de prédicat, au lieu d’ajouter une « valeur présente » au lexique de qatal chaque fois qu’un état reste valide.
L’analyse aspectuelle rencontre toutefois sa propre limite lorsqu’elle devient une équivalence inverse de l’analyse temporelle. Poser qatal = perfectif et yiqtol = imperfectif ne suffit pas davantage que poser qatal = passé et yiqtol = futur. Les formes avec waw, les emplois modaux et les distributions poétiques résistent à une telle réduction. Cook (2012) traite cette difficulté en articulant temps, aspect et modalité, et surtout en distinguant la sémantique d’une forme de ses fonctions dans des environnements particuliers. Joosten (2012) propose lui aussi une synthèse où les conjugaisons appartiennent à un système dont les oppositions ne se laissent pas ramener à un seul axe.
L’analyse traite l’aspect comme une dimension diagnostiquée avec le lexème, les bornes éventuelles, les adverbiaux et la structure de la clause, sans en faire une définition exhaustive des formes. Les contrastes du chapitre 2 entre qatal événementiel et statif permettent ainsi de distinguer la contribution de la forme d’une lecture calculée par l’ensemble de la construction.
Mode, modalité et force de proposition
Une troisième famille d’analyses insiste sur l’opposition entre situations actualisées et domaines ouverts : volition, obligation, possibilité, prédiction ou condition. Palmer (2001) fournit le cadre général pour ne pas confondre le mode comme catégorie grammaticale et la modalité comme domaine de signification. Cette distinction est particulièrement nécessaire en hébreu biblique, où le jussif n’est pas toujours formellement distinct du yiqtol, et où la force d’une question ou d’une prohibition ne se lit pas sur le verbe seul.
Gentry (1998) formule le système des formes finies en prêtant attention au statut indicatif et non indicatif. Ce type de proposition met en évidence un ensemble de faits que les modèles seulement temporels ou aspectuels risquent de disperser : les formes préfixales et certaines séries en weqatal sont compatibles avec des événements non encore actualisés, mais cette compatibilité ne constitue pas à elle seule une valeur unique. Prédiction, permission, injonction et assertion future négative correspondent à des configurations grammaticales et illocutoires distinctes.
Le diagnostic doit donc inclure le type de proposition et la polarité. Le contraste entre אַל et לֹא, les questions en discours direct et les protases en אִם montrent que la modalité est structurée au-dessus ou autour de la forme verbale. Lorsque la morphologie abrégée est visible, elle apporte un indice indépendant ; lorsqu’elle ne l’est pas, il faut laisser ouverte l’analyse en termes de syncrétisme. La prudence consiste à ne pas transformer une traduction française au subjonctif, à l’impératif ou au futur en preuve de la catégorie hébraïque.
Cette approche produit une prédiction falsifiable : si la lecture modale dépend en partie de la force et de la polarité, une forme morphologiquement comparable doit changer de lecture lorsque ces facteurs changent, sans qu’il soit nécessaire de postuler à chaque fois un nouveau lexème verbal grammatical. Les dossiers de Gn 2,16–17, Gn 22,12, Gn 24,58 et Ex 20 mettent cette prédiction à l’épreuve sur des contrastes attestés.
Les approches discursives et leurs limites
Les approches discursives déplacent l’attention de la forme isolée vers le texte suivi. Niccacci (1990) décrit la distribution des formes selon les types de texte et l’organisation syntaxique du récit. Longacre (1994) étudie notamment weqatal dans une architecture modulaire du discours. Endo (1996), à partir du récit de Joseph, montre l’intérêt d’observer les formes dans une unité narrative étendue. Talstra (1992) insiste de son côté sur la contribution de la grammaire textuelle à l’analyse de l’hébreu biblique. Dawson (1994) permet de replacer ces propositions dans le développement plus général de la linguistique textuelle appliquée au corpus.
Ces travaux établissent qu’une analyse limitée aux phrases isolées ne rend pas compte de la fréquence d’une forme dans la progression, la rupture, le commentaire ou le discours direct : une chaîne de wayyiqtol organise des prédications, une alternance avec X–qatal peut correspondre à un changement d’ordre des constituants et de statut informationnel, et une série en yiqtol → weqatal peut rester sous la portée d’une instruction ou d’une condition.
Les fonctions discursives risquent toutefois d’être lexicalisées indûment. La participation d’une occurrence à la progression principale et la fonction cadrative d’une clause sont d’abord des relations entre unités dans un passage donné. Leur intégration à la représentation grammaticale de wayyiqtol ou de qatal exige une stabilité établie indépendamment à travers les contextes.
Robar (2014) apporte ici un point de comparaison utile en décrivant le verbe dans son rapport au paragraphe et à la continuité conceptuelle. Le présent mémoire retient l’exigence de dépasser la clause isolée, mais ne déduit pas d’une continuité interprétée une tête syntaxique ou un trait lexical. Le discours est un niveau d’explication indispensable, soumis comme les autres à des diagnostics.
Ordre des mots et structure informationnelle
L’étude de l’ordre des mots rend cette prudence concrète. Goldfajn (1998) relie ordre des constituants, temps et organisation narrative ; Moshavi (2010) examine le preposing dans la clause finie à partir de distinctions syntaxiques et pragmatiques. Leur apport empêche de traiter toute alternance entre wayyiqtol et X–qatal comme un contraste entre deux « temps ». Si la forme verbale covarie avec la présence d’un constituant préverbal, l’analyse doit établir ce que fait ce constituant.
Les notions de topique, de focus, de cadre et de contraste donnent des hypothèses, non des étiquettes automatiques. Un sujet placé avant le verbe peut maintenir un référent, opposer deux participants ou ouvrir un cadre ; un objet préposé peut répondre à une question implicite différente. La structure informationnelle doit donc être argumentée à partir du contexte, de l’alternative pertinente et de la continuité référentielle. La seule position linéaire ne suffit pas.
Ce point a une conséquence directe pour la méthode contrastive. Dans Gn 1,5 et Gn 1,10, le maintien du lexème de nomination permet d’observer conjointement forme verbale et ordre. Le contraste contrôlé n’autorise pas immédiatement à choisir entre analyse topicale et focale, mais il exclut une description où seul le verbe varierait. Dans une relative telle que Gn 2,22, la dépendance syntaxique explique à son tour pourquoi une lecture d’antériorité ne doit pas être inscrite comme trait du qatal.
La contribution syntaxique est donc double : elle identifie la structure en constituants locale et elle détermine les domaines de portée. Une analyse du système verbal qui n’inclut pas ces deux opérations attribue facilement à la morphologie ce qui provient de l’enchâssement, de la négation ou d’un constituant préposé.
Les formes en waw et la perspective diachronique
Les formes préfixées par waw concentrent les difficultés de toutes les approches. L’explication traditionnelle par « conversion » représente correctement une correspondance pédagogique fréquente, mais elle laisse inexpliquées la morphologie, la distribution et les exceptions. Les propositions de Cook (2012), Joosten (2012) et Andrason (2011a, 2011b), malgré leurs différences, traitent wayyiqtol et weqatal comme des constructions dont la valeur ne résulte pas d’un simple opérateur inversant passé et futur.
La comparaison diachronique des conjugaisons préfixales courtes et longues rend plausibles des trajectoires distinctes pour le prétérit, le jussif et l’imperfectif. Dans la poésie archaïque étudiée par Notarius (2013), elle explique pourquoi la proximité graphique de certaines formes synchroniques ne garantit pas leur identité fonctionnelle et comment des emplois préfixaux passés peuvent subsister dans des contextes poétiques.
L’explication historique et l’analyse synchronique remplissent ici des fonctions complémentaires. La reconstruction d’une source commune ou d’une forme courte ancienne borne les analyses possibles ; la distribution synchronique établit comment une clause particulière s’articule avec la précédente et sélectionne l’analyse pertinente dans le passage. L’analyse discursive doit, pour sa part, intégrer les oppositions morphologiques que l’histoire contribue à éclairer.
Le programme de recherche se situe ainsi entre deux réductions. Il refuse d’une part de traiter waw comme l’équivalent lexical obligatoire de et auquel s’ajouterait un verbe autonome. Il refuse d’autre part d’en faire un opérateur discursif doté d’une valeur abstraite identique dans tous les emplois. L’objet de l’analyse est la construction attestée, sa morphologie et la relation qu’elle réalise dans une configuration déterminée.
L’éclairage sémitique comparé
La comparaison sémitique intervient dans l’état de la question pour éclairer les relations morphologiques, non pour fournir une traduction prête à l’emploi. Les langues sémitiques anciennes et classiques montrent que les conjugaisons préfixales peuvent appartenir à plusieurs domaines historiques : imperfectif, jussif et prétérit. La coexistence reconstruite d’une forme préfixale longue et d’une forme courte rend moins surprenante la proximité synchronique entre des réalisations qui n’ont pas la même distribution.
L’arabe classique offre un parallèle typologique : la forme longue yaqtulu appartient au domaine de l’imperfectif, tandis que la forme courte yaqtul apparaît notamment au jussif et après la négation passée lam. Une forme préfixale courte peut donc historiquement participer à des environnements modaux et prétéritaux sans contradiction ; ce parallèle rend l’hypothèse plausible, sans sélectionner directement une lecture dans une clause hébraïque.
L’ougaritique et les reconstructions du sémitique du Nord-Ouest apportent un contrôle de même nature autour de la distinction yaqtulu/yaqtul. Dans la mesure où wayyiqtol peut être relié à une forme préfixale courte, sa proximité avec yiqtol ne doit pas être décrite comme une identité synchronique. Inversement, leur parenté empêche de les présenter comme deux objets sans aucun rapport morphologique. Le problème consiste précisément à expliquer comment une opposition historique est réalisée et redistribuée dans le système attesté.
Cette perspective aide aussi à formuler le syncrétisme entre yiqtol et jussif. Lorsque la forme abrégée est visible, elle fournit un diagnostic morphologique. Dans d’autres cellules, l’identité de surface oblige à s’appuyer sur la négation, la force de proposition et le contexte. L’histoire du paradigme explique la possibilité du syncrétisme ; l’analyse synchronique décide si une occurrence donnée doit être comprise comme volitive, prospective ou autrement.
Ce contrôle s’applique notamment à la poésie, où des formes préfixales placées dans une rétrospection peuvent conserver ou réactiver une distribution prétéritale (Notarius 2013), alors que d’autres patrons dominent dans la prose classique. Le genre et la strate du texte constituent des indices, sans autoriser la réanalyse générale de toute forme difficile.
L’arabe, l’ougaritique et les reconstructions proto-sémitiques contraignent les analyses historiques possibles et expliquent pourquoi une morphologie apparentée peut avoir plusieurs domaines de distribution, sans fournir directement la grammaire d’une clause hébraïque particulière. La comparaison intervient lorsque les diagnostics internes l’exigent et ne se substitue pas à l’analyse syntaxique.
Comment départager les analyses concurrentes
Le parcours historiographique fait apparaître au moins quatre familles d’explication du décalage forme–interprétation. Une analyse polysémique attribue plusieurs significations conventionnelles à la même forme. Une analyse sous-spécifiée lui attribue une contribution plus générale, complétée par la construction. Une analyse en syncrétisme maintient plusieurs catégories grammaticales sous une réalisation de surface identique. Une analyse constructionnelle fait porter une partie de la valeur sur une structure plus large que le mot verbal.
Ces solutions formulent des prédictions différentes : la polysémie exige une distribution identifiable pour chaque signification ; la sous-spécification, un noyau stable à travers les lectures dont la variation s’explique par des facteurs indépendants ; le syncrétisme, une opposition visible ailleurs dans le paradigme ou soutenue par des diagnostics syntaxiques ; l’analyse constructionnelle, enfin, l’identification des éléments et des contrastes propres à la construction.
Les dossiers du mémoire autorisent des décisions locales, sans choisir une solution globale pour les quatre conjugaisons : le contraste des deux ידע en qatal montre que l’ancrage temporel varie avec le contexte statif sans démontrer que toute la forme soit sous-spécifiée ; l’opposition visible entre forme longue et forme apocopée soutient une analyse modale dans certaines cellules sans permettre d’étiqueter les cellules syncrétiques par la traduction ; les emplois normatif et habituel passé de weqatal, enfin, excluent une définition uniforme par FUTURE ou DEONTIC sans décider à eux seuls de sa sémantique exacte.
Le choix d’une analyse doit donc reposer sur une asymétrie empirique. Si une lecture suit régulièrement un négateur particulier, une position de clause ou une structure conditionnelle, ce facteur constitue un candidat explicatif. Si la lecture se maintient lorsque ces facteurs changent, une contribution morphologique devient plus plausible. Si deux valeurs partagent la surface mais se séparent dans une partie du paradigme, le syncrétisme mérite d’être testé. Une simple possibilité de paraphrase ne suffit dans aucun cas.
Cette procédure donne également un rôle précis aux contre-exemples. Un weqatal habituel passé limite à une préférence distributionnelle la fréquence de cette forme dans les instructions. Un wayyiqtol dans le discours direct conduit à définir la progression relativement à un domaine énonciatif. Une alternance qatal/yiqtol dans un proverbe permet de tester l’effet de la portée gnomique et du parallélisme. Dans chaque cas, le contre-exemple délimite la généralisation sans effacer la régularité morphologique ou discursive observée.
L’analyse vise ainsi une architecture où chaque niveau assume ce qu’il explique — paradigme pour l’identité des formes, sémantique pour leur contribution grammaticale, syntaxe pour la dépendance et la portée, discours pour les relations entre propositions, genre pour les conventions d’organisation, diachronie pour les distributions héritées — et où la traduction intervient après leur combinaison.
Bilan de l’état de la question
L’état de la question ne conduit pas à choisir une école qui aurait déjà résolu seule l’ensemble du système. Chaque tradition isole un niveau réel : ancrage temporel, aspect, modalité, organisation textuelle, structure informationnelle ou histoire des paradigmes. La lacune apparaît dans le passage d’un niveau à l’autre. Il manque souvent une procédure explicite permettant de dire quel indice justifie une lecture et ce qui ferait préférer une analyse concurrente.
Le mémoire répond à cette lacune par trois engagements limités. Premièrement, l’identification morphologique précède l’interprétation et la traduction. Deuxièmement, chaque lecture est rapportée à des diagnostics indépendants — type de prédicat, ordre, négation, enchâssement, force de proposition, transition ou parallélisme. Troisièmement, les fonctions discursives sont décrites comme des relations observées, non comme des propriétés lexicales incorporées aux formes.
Le protocole compare les analyses sur un échantillon contrôlé et maintient les alternatives lorsque les données ne distinguent pas topique et focus, forme longue et forme syncrétique, protase étendue et apodose précoce. Les généralisations obtenues restent assorties de leur limite et d’une prédiction pour l’extension du corpus.
Ce choix répond aussi à un problème de cumulativité. Une théorie qui classe immédiatement chaque occurrence sous une valeur générale rend difficile la révision d’un seul diagnostic : corriger l’identification d’une forme oblige alors à reconstruire tout le raisonnement. En séparant observation, analyse morphologique, structure et interprétation, le mémoire permet au contraire de localiser la révision. La correction de Pr 18,22 modifie le dossier concerné sans invalider les distinctions méthodologiques établies ailleurs.
Les chapitres suivants appliquent ce protocole aux paradigmes, à la structure en constituants, au corpus et aux domaines narratif, modal et poétique. Constituants préposés, négations, relatives, frontières de discours direct et parallélismes reçoivent des analyses propres, tout en permettant la même comparaison entre stabilité formelle et variation de lecture ; les conclusions distinguent ainsi régularités robustes, préférences distributionnelles et cas indécidables.
À partir de ces observations, une analyse doit rendre compte du fait qu’une même forme reçoit plusieurs interprétations et qu’une même interprétation peut être produite par plusieurs formes. La morphologie des formes avec waw ne correspond pas simplement à la somme :
conjunction + valeur indépendante du verbe.
L’analyse doit en outre intégrer la covariance entre ordre des constituants et choix verbal, les effets de la polarité et du type de proposition sur les lectures modales, ceux de l’enchâssement sur l’interprétation temporelle, les domaines ouverts par les frontières du discours direct, la neutralisation possible d’une opposition chronologique dans le parallélisme poétique et les distributions que la diachronie conserve dans certaines strates. Ces phénomènes ne se ramènent pas à une opposition unique, qu’elle soit temporelle, aspectuelle ou discursive.
1.6. Hypothèse et questions de recherche
Le mémoire adopte comme hypothèse de travail une architecture compositionnelle :
la morphologie verbale contraint un ensemble d’interprétations possibles ; la structure lexicale et clausale, la modalité, la polarité, le type de discours et les relations interclausales contribuent à sélectionner la lecture obtenue.
Cette formulation reconnaît une contribution propre aux formes sans transformer chaque effet contextuel en nouveau « sens » lexical, et elle fournit un test empirique : une propriété de la forme doit rester relativement stable lorsque les environnements changent ; si elle disparaît systématiquement avec une modification de la structure propositionnelle, son analyse relève au moins en partie d’un autre niveau.
Cette hypothèse est mise à l’épreuve par trois questions. La première (Q1) porte sur la relation entre forme et interprétation : quelles propriétés de qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal restent stables à travers plusieurs environnements ? La deuxième (Q2) concerne le conditionnement structural et demande quelles variations d’interprétation correspondent à des différences indépendantes d’ordre des constituants, d’enchâssement, de polarité, de type de proposition ou de dépendance interclausale. La troisième (Q3) délimite le domaine de validité de ces diagnostics en examinant s’ils restent pertinents en prose, dans le discours direct et dans la poésie, ou si le genre ajoute des contraintes propres.
Le problème de traduction découle de ces trois questions et intervient comme domaine d’application des analyses grammaticales.
1.7. Conséquences pour la traduction
Sur le plan pratique, l’équivalence « telle forme = tel temps français » cède la place à une procédure conditionnelle : si telle forme apparaît dans telle configuration, en l’absence d’un diagnostic contraire, telle traduction constitue l’option par défaut.
La notion de signature désigne dans la suite du mémoire une configuration définie par la combinaison de la forme verbale, de l’ordre des constituants, de la polarité, du type de proposition, de la forme précédente, du domaine discursif et du genre. Il ne s’agit pas d’un algorithme déterministe, mais d’une procédure hiérarchisée qui part d’une hypothèse par défaut, la confronte aux diagnostics et aux exceptions, puis délimite les options de traduction.
Les configurations ainsi distinguées comprennent les chaînes narratives en wayyiqtol, les constructions X–qatal, les emplois statifs de qatal, les emplois prospectifs, modaux ou gnomiques de yiqtol, les prohibitions, les chaînes yiqtol → weqatal, les conditionnelles, les séquences habituelles passées, le parallélisme poétique et les formes préfixales archaïques. Elles ne constituent pas une liste de sens verbaux : chacune associe une catégorie morphologique à l’environnement qui rend son interprétation contrôlable.
Elle distinguera également soigneusement le waw qui doit être rendu lexicalement comme connecteur et celui dont la fonction peut être transposée par la construction syntaxique de la langue cible.
1.8. Conclusion
La difficulté propre au système verbal de l’hébreu biblique tient à l’interaction de plusieurs niveaux de régularité : la morphologie distingue les paradigmes ; le temps, l’aspect et la modalité organisent l’interprétation grammaticale ; l’ordre des constituants et la structure en constituants structurent la proposition ; les relations entre clauses construisent des domaines narratifs, conditionnels, habituels ou projectifs ; le genre ajoute ses contraintes, notamment dans la poésie. La traduction doit finalement résoudre l’ensemble de ces dimensions dans une langue qui ne possède pas le même système.
Le présent mémoire cherchera donc moins à attribuer un « sens » unique à chaque forme qu’à établir les conditions dans lesquelles une forme contribue à une lecture donnée, afin de passer, dans les chapitres empiriques, d’une taxonomie de valeurs à des contrastes contrôlés et, dans le dernier chapitre, de transformer ces résultats en une procédure pratique pour la traduction.
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