Chapitre 3. Morphosyntaxe verbale : paradigmes, traits et décalages forme–interprétation

3.1. De l’inventaire des emplois au problème de l’encodage

L’interprétation d’une forme verbale ne se confond ni avec son identification morphologique ni avec le temps choisi pour la traduire. Reconnaître une occurrence de qatal ne suffit pas à déterminer si la proposition décrit un événement passé, présente un état pertinent au moment de la parole ou intervient dans une situation contrefactuelle. Inversement, reconnaître une orientation prospective ne suffit pas à identifier une forme unique : plusieurs constructions peuvent contribuer à la représentation d’une situation non encore réalisée. Le problème n’est donc pas seulement de dresser la liste des « valeurs » d’une conjugaison. Il est de déterminer à quel niveau grammatical chacune de ces valeurs peut être attribuée.

On appellera ici décalages forme–interprétation, ou form–meaning mismatches, les configurations dans lesquelles une correspondance simple entre une forme observable et une interprétation échoue. Cette désignation constate un problème ; elle n’en impose pas la solution. Une pluralité de lectures peut provenir d’une polysémie grammaticalisée, d’une contribution sémantique moins spécifiée que la lecture finale, d’une différence de construction ou, dans certains cas, d’un syncrétisme entre catégories distinctes. Ces explications doivent être départagées plutôt que confondues.

La question directrice est la suivante : quelles propriétés sont exprimées par la morphologie verbale elle-même, et quelles propriétés résultent de sa combinaison avec la structure de la proposition et le contexte ? Pour y répondre, les quatre désignations traditionnelles qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal sont conservées. Elles servent à organiser les données, mais elles ne valent pas, par elles-mêmes, comme définitions de quatre significations invariantes.

Les oppositions examinées ci-dessous remplissent deux fonctions. Elles mettent à l’épreuve des équivalences fortes, telles que « toute forme de la conjugaison préfixale désigne le futur » ou « toute séquence en weqatal est prospective ». Elles permettent ensuite de construire des hypothèses positives sur l’ancrage temporel, la modalité et les dépendances entre propositions. Ces équivalences fortes sont des hypothèses de contrôle : leur réfutation ne réfute pas indistinctement les théories temporelles, aspectuelles ou modales, dont les versions élaborées prennent déjà en considération la composition et le contexte.

3.2. L’objet morphologique : forme, paradigme et exponence

Une occurrence verbale présente plusieurs propriétés qui doivent être décrites séparément : sa racine, son thème verbal ou binyan, sa conjugaison, ses marques de personne, de nombre et de genre, la présence de morphèmes adjoints et sa réalisation phonologique telle que la transmet le texte vocalisé. Le terme exponence désigne le rapport entre les propriétés grammaticales et leur réalisation formelle ; un exposant est une réalisation identifiable de ces propriétés. Il ne faut pas en conclure que chaque propriété possède nécessairement un segment autonome.

La distinction entre conjugaison suffixale et conjugaison préfixale porte sur l’organisation de la flexion. Elle ne constitue pas encore une opposition entre passé et futur. De même, la racine ne représente pas à elle seule le sens du prédicat : le thème verbal, les arguments et certains compléments contribuent à la structure de l’événement. Une comparaison qui change simultanément de racine, de thème et de construction ne permet pas d’isoler la contribution de la conjugaison.

Les traits de personne, de nombre et de genre décrivent des oppositions paradigmatiques. Leur identification ne doit pas être confondue avec la présence d’un syntagme nominal sujet exprimé : une proposition peut ne pas comporter de sujet nominal autonome tout en présentant des marques flexionnelles. La finitude est également distinguée de la présence d’une marque de temps analysable séparément. Les formes finies étudiées appartiennent à des paradigmes qui participent à la constitution de propositions ; cela ne démontre pas qu’un segment de chacune d’elles réalise un trait temporel unique.

Le traitement des formes en waw exige une précaution supplémentaire. Une graphie associant waw et une forme suffixale doit pouvoir être enregistrée avant qu’on ait décidé si l’occurrence relève du weqatal traditionnel, d’une coordination de qatal ou d’un cas discuté. Définir d’abord weqatal comme une forme située dans un contexte prospectif, puis mesurer la proportion de ses emplois prospectifs, produirait une circularité. L’identification formelle et la classification constructionnelle doivent donc constituer deux opérations distinctes. La grammaire traditionnelle signale d’ailleurs des emplois fréquentatifs passés du parfait avec waw consécutif, notamment en Exode 33.7–11.1

Cette distinction n’exige aucune suppression de l’annotation déjà constituée. Les étiquettes héritées sont conservées comme données historiques du projet. Une couche supplémentaire enregistre la description formelle, le classement révisé éventuellement proposé, les arguments de ce classement et son degré de certitude. Le réexamen d’une analyse ne doit pas effacer l’observation dont il procède.

3.3. Temps, aspect, mode et structure événementielle

Le vocabulaire du TAM distingue le temps grammatical (tense), l’aspect grammatical (aspect) et le mode (mood). Pour les besoins de l’analyse, ces dimensions sont séparées de la référence temporelle obtenue dans un énoncé particulier. Une proposition peut être interprétée comme passée sans qu’un morphème y réalise exclusivement le passé. Inversement, une forme traditionnellement nommée d’après une valeur temporelle peut intervenir dans une construction dont l’interprétation ne se réduit pas à cette valeur.

L’ancrage temporel met en relation la situation décrite, un repère pertinent et le moment de parole. Dans un récit au passé, le repère n’est pas nécessairement le présent du narrateur ; dans une parole rapportée, il peut dépendre du locuteur représenté. On distinguera ainsi une antériorité par rapport au moment de parole et une antériorité par rapport à un événement déjà introduit. Le choix français entre passé composé, imparfait et plus-que-parfait ne doit pas décider à l’avance laquelle de ces relations est exprimée dans l’hébreu.

L’aspect grammatical concerne la présentation d’une situation : comme un tout, dans son déroulement ou à travers une autre perspective pertinente. L’aspect lexical, ou Aktionsart, concerne les propriétés du prédicat et de sa composition : état, activité, changement, présence ou absence d’une borne. Un état de connaissance et un événement de prise ne se comportent pas nécessairement de la même manière avec une même conjugaison. Il serait donc insuffisant de conclure, à partir de leur différence d’interprétation, que cette conjugaison possède deux significations sans rapport.

La modalité concerne notamment la possibilité, la nécessité, l’obligation et l’évaluation d’une proposition relativement à un ensemble de circonstances ou de normes. Le mode désigne les distinctions grammaticales susceptibles de participer à cette expression. Une lecture permissive n’est pas, de ce seul fait, un « mode permissif » morphologiquement distinct. De même, une forme volitive, une injonction et une obligation ne sont pas trois noms interchangeables du même objet : la première relève d’un classement grammatical, la deuxième du type d’acte accompli, la troisième d’un contenu modal.

L’habitude et la généricité demandent une distinction comparable. La répétition d’un comportement dans une période passée n’est pas identique à une vérité proverbiale. Elle n’est pas non plus identique à une prescription répétable. Ces trois configurations peuvent partager certains moyens formels sans partager leur ancrage temporel ni leur force illocutoire.

On utilisera donc un inventaire de dimensions d’analyse, non une liste de têtes syntaxiques déjà démontrées : personne–nombre–genre, type de flexion, ancrage temporel, point de vue aspectuel, structure événementielle, modalité, polarité et type de proposition. Un trait abstrait sera proposé seulement lorsqu’une opposition empirique le motive. Les notations PAST, PERFECTIVE ou VOLITIVE ne prouvent pas, par leur typographie, qu’un exposant déterminé réalise ces propriétés.

3.4. Un réseau de contrastes autour de אכל « manger »

Les chapitres 2–3 de la Genèse offrent un ensemble de comparaisons où la racine et, pour plusieurs occurrences, la personne restent constantes. Ces exemples ne constituent pas des paires minimales parfaites : les objets, les cadres temporels et les actes de parole changent. Ils constituent néanmoins un réseau de contrastes plus contrôlé qu’une juxtaposition de versets pris dans des genres sans rapport.23

Passage Segment examiné Constat formel Élément de contexte indépendant Lecture retenue pour l’analyse
Gn 2.16 אָכֹל תֹּאכֵל Infinitif absolu et forme préfixale, Qal, 2ms Autorisation portant sur les arbres du jardin Permission
Gn 2.17 לֹא תֹאכַל Négation et forme préfixale, Qal, 2ms Restriction portant sur un arbre déterminé Prohibition
Gn 3.14 עָפָר תֹּאכַל Forme préfixale, Qal, 2ms Sentence adressée au serpent ; « tous les jours de ta vie » Prédiction à extension durable
Gn 3.19 תֹּאכַל לֶחֶם Forme préfixale, Qal, 2ms Conditions de subsistance et borne « jusqu’à ton retour… » Situation prospective et répétable
Gn 3.11 אָכָלְתָּ Forme suffixale, Qal, 2ms Question portant sur l’acte qui vient d’être découvert Interrogation rétrospective

Le premier résultat est limité mais solide : le classement « conjugaison préfixale » ne permet pas de choisir à lui seul entre permission, prohibition et prédiction. En Gn 2.16–17, l’opposition est notamment liée à la polarité et à la délimitation du domaine sur lequel porte la règle. En Gn 3.14 et 3.19, les expressions de durée contribuent à construire la perspective sur la situation annoncée.

Il ne faut pas transformer ce résultat en une autre généralisation excessive. Les deux lectures prospectives de Gn 3.14 et 3.19 ne sont pas nécessairement deux significations lexicales différentes de yiqtol. Leur différence peut tenir au prédicat complet, à son sujet et aux circonstances énoncées. Le constat pertinent est que le texte ne permet pas de lire chaque occurrence comme la simple localisation d’un événement singulier dans le futur.

Le contraste entre Gn 2.16 et 2.17 n’est pas non plus une identité phonologique intégrale. La vocalisation de תֹּאכֵל en position pausale diffère de celle de תֹאכַל. La comparaison porte sur une même région du paradigme, et non sur l’effacement de différences effectivement transmises. Une description formelle doit conserver ces différences, même lorsqu’elles ne sont pas interprétées comme des oppositions de mode.

Trois explications restent alors envisageables. Une première attribuerait plusieurs valeurs conventionnelles à la conjugaison. Une deuxième lui attribuerait une contribution plus générale, précisée par la construction. Une troisième distinguerait plusieurs catégories grammaticales dont certaines réalisations coïncident. Pour les départager, il faut dépasser la liste des traductions : examiner les négations, les formes abrégées, les particules, les environnements syntaxiques et les séries comparables.

3.5. Qatal et l’ancrage des états : le contraste יָדַעְתִּי

Un contraste particulièrement utile est fourni par deux occurrences négatives de la même forme du verbe ידע « savoir » :

Gn 27.2 : לֹא יָדַעְתִּי יוֹם מוֹתִי — « Je ne connais pas le jour de ma mort. »

Gn 28.16 : וְאָנֹכִי לֹא יָדָעְתִּי — « Et moi, je ne le savais pas. »45

Dans les deux passages, on identifie une forme suffixale de première personne du singulier, à la polarité négative. La comparaison porte sur la même cellule flexionnelle, non sur une identité de toutes les voyelles transmises : les différences de vocalisation sont conservées. Mais les situations d’énonciation diffèrent. Isaac présente son ignorance comme pertinente au moment où il parle. Jacob, après son réveil, oppose la présence divine qu’il reconnaît désormais à son ignorance antérieure. L’analyse de cette dernière occurrence comme état antérieur est également relevée par la grammaire traditionnelle.6

Ce contraste ne démontre pas que qatal signifie indifféremment « présent » et « passé ». Il démontre que l’étiquette morphologique ne suffit pas à déterminer l’intervalle pendant lequel l’état est présenté comme valable. La sémantique stative du prédicat et l’opposition entre connaissance acquise et ignorance précédente sont pertinentes. La forme de Gn 28.16 ne porte pas à elle seule une étiquette « imparfait français ».

Gn 22.12 complète le dossier : כִּי עַתָּה יָדַעְתִּי, « car maintenant je sais », associe explicitement la forme suffixale à עַתָּה « maintenant ».7 Une lecture résultative, « maintenant j’en ai acquis la connaissance », reste possible ; c’est précisément pourquoi ce passage ne tranche pas seul entre une analyse stative et une analyse d’acquisition. Il interdit en revanche d’identifier automatiquement le temps de l’état pertinent au seul passé d’un événement achevé.

Un autre contrôle concerne la factualité. En Gn 31.42, la forme suffixale שִׁלַּחְתָּנִי apparaît dans la conséquence d’une condition introduite par לוּלֵי : sans la protection divine, Jacob aurait été renvoyé sans rien.8 L’énoncé ne présente pas ce renvoi comme un fait qui s’est effectivement produit. Le classement qatal ne suffit donc pas à attribuer à toute proposition les propriétés « factuelle », « assertée » et « accomplie dans le monde du récit ». Ces notions ne doivent pas être réunies dans un unique trait REALIS sans argument supplémentaire.

3.6. Négation, mode et visibilité des oppositions

La négation constitue un diagnostic particulièrement instructif parce qu’elle met en relation une forme verbale et un environnement grammatical identifiable. Il faut toutefois distinguer trois objets : le marqueur négatif, sa portée et la force de l’énoncé. Une proposition négative peut interdire un comportement, nier une prédiction ou constater l’absence d’un état. Ces usages ne deviennent pas identiques parce qu’ils comportent לֹא.

Gn 22.12 contient deux prohibitions coordonnées :

אַל־תִּשְׁלַח יָדְךָ אֶל־הַנַּעַר וְאַל־תַּעַשׂ לוֹ מְאוּמָה

« Ne porte pas la main sur le garçon et ne lui fais rien. »7

La forme תַּעַשׂ présente une réalisation abrégée, à comparer avec תַעֲשֶׂה, attestée après לֹא dans le Décalogue. La forme תִּשְׁלַח, dans la première proposition, ne fournit pas le même indice visible d’abrègement. Une même configuration injonctive comporte ainsi une opposition morphologique manifeste dans un verbe et non manifeste dans l’autre. La distinction entre jussif et imparfait ne possède pas une réalisation séparée dans toutes les parties du paradigme ; la description traditionnelle l’énonce explicitement.9

On distinguera par conséquent un jussif morphologiquement identifiable et une lecture volitive appuyée par la construction, sans attribuer artificiellement une forme courte à tous les verbes. La présence de אַל constitue un indice grammatical important ; elle ne dispense pas de regarder la forme.

Le Décalogue fournit le contrepoint לֹא־תַעֲשֶׂה, avec la forme non abrégée, dans une interdiction.10 Cette comparaison établit l’existence de constructions prohibitives différentes. Elle ne suffit pas à ériger l’opposition entre « interdiction ponctuelle » et « interdiction générale » en règle sans exception. Le caractère général d’une norme ou l’urgence d’une injonction doivent être évalués dans un ensemble plus large, et non déduits mécaniquement du négateur.

Enfin, Gn 3.4 fournit לֹא־מוֹת תְּמֻתוּן, « vous ne mourrez pas », en réponse à l’annonce de mort.3 Dans cette lecture, l’énoncé nie une conséquence ; il ne commande pas aux interlocuteurs de ne pas mourir. La négation d’une prédiction et la prohibition sont donc distinguées par la configuration discursive et par le contenu propositionnel, malgré le partage de לֹא et d’une conjugaison préfixale.

Le dossier oblige à poser une question de portée : la négation porte-t-elle sur la réalisation d’une situation annoncée, ou appartient-elle à une instruction exigeant que cette situation n’advienne pas ? Le chapitre suivant formalisera cette distinction sans supposer que chaque lecture correspond automatiquement à une tête syntaxique supplémentaire.

3.7. Les formes suffixales en waw : un contrôle par l’habitude passée

En Ex 20.9, dans la numérotation utilisée par le mémoire, la séquence תַּעֲבֹד וְעָשִׂיתָ associe une forme préfixale à une forme suffixale en waw. Le contexte organise l’alternance du travail et du repos. L’interprétation de la séquence relève de la régulation d’un comportement, et non de la seule annonce d’un événement futur.10

Un contraste décisif est offert par Ex 33.7 :

וּמֹשֶׁה יִקַּח אֶת־הָאֹהֶל וְנָטָה־לוֹ מִחוּץ לַמַּחֲנֶה

« Moïse prenait la tente et la dressait pour lui hors du camp. »11

יִקַּח

est une forme préfixale ; וְנָטָה est une forme suffixale précédée de waw. La séquence suivante développe le comportement associé aux sorties de Moïse. Dans la lecture fréquentative passée retenue ici, il ne s’agit ni d’un ordre adressé à Moïse ni d’une situation encore irréalisée par rapport au repère narratif. Cette lecture d’Ex 33.7–11 n’est pas introduite pour les besoins du modèle : elle est explicitement répertoriée en GKC §112e.1

Le contraste avec le Décalogue interdit d’identifier la succession « forme préfixale → forme suffixale en waw » au seul futur ou à la seule modalité déontique. La ressemblance constructionnelle peut être mise à profit autrement : dans les deux cas, plusieurs prédications sont interprétées dans un domaine déjà installé. Ce domaine est normatif dans un passage et itératif passé dans l’autre.

On peut dès lors tester une hypothèse de dépendance à un cadre interprétatif, plutôt qu’un trait lexical FUTURE attribué à toute occurrence de weqatal. Cette hypothèse reste plus forte qu’une simple liste d’emplois, puisqu’elle prédit que l’interprétation des propositions liées doit être examinée par rapport au cadre qui les accueille. Elle demeure toutefois à vérifier : elle ne prouve ni que toutes les formes suffixales en waw sont identiques, ni qu’une tête syntaxique de « continuité » est exprimée par le morphème waw.

3.8. Syncrétisme, polysémie et sous-spécification

Le terme syncrétisme sera réservé à la réalisation identique de distinctions grammaticales établies par des arguments indépendants. L’opposition entre formes jussives abrégées et formes non abrégées, visible dans certaines parties du paradigme et non dans d’autres, fournit un terrain approprié pour cette notion. En revanche, le seul fait qu’un yiqtol admette une lecture habituelle et une lecture prospective ne démontre pas que deux catégories syntaxiques distinctes sont neutralisées dans sa forme.

La polysémie suppose plusieurs significations conventionnelles liées à une même unité. La sous-spécification suppose une contribution grammaticale qui ne fixe pas toutes les propriétés de l’interprétation finale. L’ambiguïté concerne la disponibilité de plusieurs analyses ou lectures pour une occurrence. Enfin, l’incertitude de l’annotation décrit notre connaissance des données ; elle n’est pas une propriété de la grammaire ancienne. Noter « indéterminé » ne revient donc pas à découvrir un morphème sous-spécifié.

Ces distinctions imposent une discipline dans la représentation des traits. Écrire yiqtol = [FUTURE, HABITUAL, VOLITIVE] confondrait des lectures alternatives avec la composition d’une représentation unique. Une description plus précise consigne, pour chaque occurrence, les propriétés observables, la lecture retenue, les lectures concurrentes et les indices qui les départagent. Une hypothèse sur l’invariant ne sera formulée qu’après confrontation de plusieurs environnements.

La même discipline s’applique aux étiquettes MAINLINE, BACKGROUND ou PROCEDURE. Elles décrivent des fonctions textuelles dans le protocole du mémoire. Elles ne sont ni des valeurs d’accord ni, par défaut, des traits réalisés à l’intérieur de la flexion. Leur rapport à la morphologie constitue une question empirique, et non une identité présupposée.

3.9. Hypothèses de travail et portée des résultats

Quatre hypothèses organisent la poursuite de l’enquête. MF1 : la contribution d’une conjugaison doit être distinguée de la lecture temporelle et modale complète de l’énoncé. MF2 : les marqueurs de polarité, les formes abrégées et les cadres syntaxiques fournissent des indices partiellement indépendants pour l’analyse du mode. MF3 : les séquences de formes en waw doivent être étudiées dans plusieurs domaines, dont l’habitude passée, avant qu’une valeur prospective leur soit attribuée. MF4 : la distribution entre propositions principales, relatives, cadres conditionnels et paroles représentées contribue à expliquer les alternances que la seule morphologie ne résout pas.

Les dossiers réunis ici suffisent à contester certaines équivalences universelles simples. Ils ne suffisent pas à établir une nouvelle sémantique exhaustive des quatre conjugaisons. Le résultat positif est un protocole d’explication : partir d’oppositions contrôlées, distinguer ce que montre la forme de ce que fournit le contexte, proposer une analyse et indiquer quelles observations permettraient de la départager d’une autre.

Cette démarche maintient une contribution propre à la morphologie. Dire que le contexte intervient ne signifie pas que toute forme serait compatible avec toute lecture. Le problème à résoudre est précisément celui des contraintes : quelles lectures sont soutenues dans quels environnements, quelles oppositions demeurent visibles et quels contrastes ne se laissent pas réduire au choix stylistique d’un traducteur ?

La conséquence traductologique découle de cette analyse, sans lui servir de prémisse. Une traduction doit restituer l’ancrage, la portée et les relations pertinentes de l’énoncé ; elle n’a pas à imposer un équivalent temporel invariant à chaque étiquette morphologique. Les distinctions formelles de l’hébreu doivent rester examinables même lorsqu’un même temps français traduit plusieurs d’entre elles.

Références du chapitre

Les traductions françaises des exemples sont des traductions de travail proposées dans la présente rédaction. Les passages hébreux ont été contrôlés sur les témoins en ligne indiqués ci-dessous ; ils ne remplacent pas les fichiers textuels et annotations d’origine du projet. Les analyses MF1–MF4 sont les propositions de ce chapitre, non des résultats statistiques déjà calculés.

  1. GKC, §112e, emplois fréquentatifs passés, avec Ex 33.7–11 : https://en.wikisource.org/wiki/Gesenius%27_Hebrew_Grammar/112 2

  2. Texte de Gn 2 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0102.htm

  3. Texte de Gn 3 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0103.htm 2

  4. Texte de Gn 27.2 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0127.htm

  5. Texte de Gn 28.16 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0128.htm

  6. Gesenius–Kautzsch–Cowley, Gesenius’ Hebrew Grammar, 2e édition anglaise, 1910, §106, notamment g sur les verbes statifs et p sur l’irréel. Texte consultable : https://en.wikisource.org/wiki/Gesenius%27_Hebrew_Grammar/106

  7. Texte de Gn 22.12 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0122.htm 2

  8. Texte de Gn 31.42 ; voir aussi GKC §106p : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0131.htm

  9. GKC, §109a–c, identité formelle fréquente entre jussif et imparfait et emplois avec אַל : https://en.wikisource.org/wiki/Gesenius%27_Hebrew_Grammar/109. La nomenclature historique « imparfait » n’est pas adoptée ici comme définition sémantique de yiqtol

  10. Texte du Décalogue : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0220.htm. Attention : « six jours tu travailleras » correspond à Ex 20.9 dans le mémoire, mais à 20.8 sur cette page ; לֹא־תַעֲשֶׂה dans l’interdiction des images correspond à 20.4 dans la numérotation courante du mémoire, mais à 20.3 sur cette page. L’identité du passage est établie par le texte, sans renumérotation des données héritées.  2

  11. Texte d’Ex 33.7–11 : https://mechon-mamre.org/p/pt/pt0233.htm