Annexe D. Note comparative sémitique et arabe

D.0. Fonction de l’annexe

Cette annexe précise le rôle de la comparaison sémitique dans le mémoire. Elle ne cherche pas à reconstruire intégralement l’histoire du système verbal sémitique, ni à faire de l’arabe, de l’ougaritique ou de l’akkadien des grammaires de contrôle pour l’hébreu biblique. Son objectif est plus limité : éclairer quelques zones où la synchronie hébraïque conserve des tensions héritées de l’histoire des formes.

Les problèmes concernés sont les suivants :

Problème hébraïque Éclairage comparatif recherché
proximité entre yiqtol, jussif et wayyiqtol coexistence ancienne de formes préfixales longues et courtes
wayyiqtol comme forme narrative passée possible arrière-plan d’un préfixal court prétérital
yiqtol poétique à valeur passée survivance ou réactivation d’emplois préteritaux archaïques
weqatal dans le domaine projectif interaction entre suffixation, waw, modalité et continuité
ambiguïté entre modalité et temps formes préfixales pouvant exprimer jussif, irréel, futur ou passé selon contexte

La comparaison a donc une fonction de cadrage. Elle explique pourquoi certaines formes hébraïques sont polyvalentes, mais elle ne décide jamais seule de la valeur d’une occurrence. Dans l’annotation, la diachronie intervient seulement après l’examen de la forme, de l’ordre des mots, du type de clause, du genre, du discours direct et de la relation interclausale.

Le problème peut se résumer par trois écritures comparables mais non interchangeables : hébreu יִקְטֹל yiqṭol ‘il tuera / qu’il tue’, araméen יִקְטוּל yiqṭûl ‘il tuera / qu’il tue’, arabe يَقْتُلُ yaqtulu ‘il tue / tuera’. La ressemblance morphologique aide à poser des questions; elle ne suffit pas à annoter un verset.

Deutéronome 32.8-11 ID 5768 · Dt 32-8-11
(8) בְּהַנְחֵ֤ל עֶלְיוֹן֙ גּוֹיִ֔ם בְּהַפְרִיד֖וֹ בְּנֵ֣י אָדָ֑ם יַצֵּב֙ גְּבֻלֹ֣ת עַמִּ֔ים לְמִסְפַּ֖ר בְּנֵ֥י יִשְׂרָאֵֽל׃ (9) כִּ֛י חֵ֥לֶק יְהֹוָ֖ה עַמּ֑וֹ יַעֲקֹ֖ב חֶ֥בֶל נַחֲלָתֽוֹ׃ (10) יִמְצָאֵ֙הוּ֙ בְּאֶ֣רֶץ מִדְבָּ֔ר וּבְתֹ֖הוּ יְלֵ֣ל יְשִׁמֹ֑ן יְסֹֽבְבֶ֙נְהוּ֙ יְב֣וֹנְנֵ֔הוּ יִצְּרֶ֖נְהוּ כְּאִישׁ֥וֹן עֵינֽוֹ׃ (11) כְּנֶ֙שֶׁר֙ יָעִ֣יר קִנּ֔וֹ עַל־גּוֹזָלָ֖יו יְרַחֵ֑ף יִפְרֹ֤שׂ כְּנָפָיו֙ יִקָּחֵ֔הוּ יִשָּׂאֵ֖הוּ עַל־אֶבְרָתֽוֹ׃
(8) bᵉ hanḥḗl ʿelyōn gōyím bᵉ hafrīdṓ bᵉnḗ ʾādā́m yaṣṣḗv gᵉvulṓt ʿammī́m lᵉ mispár bᵉnḗ yiśrāʾḗl (9) kī́ ḥḗleq [yᵉhōā́h] ʿammṓ yaʿăqṓv ḥével naḥălātṓ (10) yimṣāʾḗ bᵉ ʾéreṣ midbā́r ū vᵉ tṓhū yᵉlḗl yᵉšimṓn yᵉsṓvᵉvénhū yᵉvṓnᵉnḗ yiṣṣᵉrénhū kᵉ ʾīšṓn ʿēnṓ (11) kᵉ néšer yāʿī́r qinnṓ ʿal-gōzālā́w yᵉraḥḗf yifrṓś kᵉnāfāw yiqqāḥḗ yiśśāʾḗ ʿal-ʾevrātṓ
Yechouroun, engraissé , regimbe ; tu étais trop gras , trop replet , trop bien nourri
infinitif yiqtol prétérital possible yiqtol
Psaume 103.7 ID 16829 · Sl 103-7
יוֹדִ֣יעַ דְּרָכָ֣יו לְמֹשֶׁ֑ה לִבְנֵ֥י יִ֝שְׂרָאֵ֗ל עֲלִילֽוֹתָיו׃
yōdī́aʿ dᵉrāxā́w lᵉ mōšéh li vᵉnḗ ýiśrāʾḗl ʿălīlṓtāw
yiqtol
Exode 15.1a ID 1922 · Ex 15-1a
אָ֣ז יָשִֽׁיר ־מֹשֶׁה֩ וּבְנֵ֨י יִשְׂרָאֵ֜ל אֶת־הַשִּׁירָ֤ה הַזֹּאת֙ לַֽיהוָ֔ה
ʾā́z yāšī́r mōšéh ū vᵉnḗ yiśrāʾḗl ʾet-ha-š-šīrā́ ha-z-zōt lá ʔăḏōnā́y wa-y-yōmᵉrū́ lē ʾmṓr ʾāšī́rā lá ʔăḏōnā́y kī́-gāʾṓ gāʾā́́s wᵉ rōxᵉvṓ rāmā́ va-y-yóm
Alors Moïse et les enfants d’Israël chantèrent l’hymne suivant à l’Éternel.
yiqtol

D.1. Sources mobilisées

La base principale de cette annexe est l’ancienne annexe comparative conservée dans historique/sources_originales/annexe_2.txt, ainsi que les tableaux issus de l’ancien travail, notamment ceux qui résument Bauer, Thacker, Sande, Notarius et Rössler. Les chapitres réorientés du présent mémoire utilisent ces matériaux de manière sélective.

Les sources anciennes donnaient une présentation beaucoup plus large :

  1. classification du rameau sémitique ;
  2. place du sémitique central ;
  3. aperçu de l’akkadien ;
  4. aperçu de l’ougaritique ;
  5. aperçu de l’araméen ;
  6. aperçu de l’arabe ;
  7. aperçu du canaanite d’Amarna ;
  8. développement historique des formes verbales.

Dans le présent mémoire, cette matière est resserrée. Les classifications générales et les détails propres à chaque langue ne sont retenus que lorsqu’ils éclairent directement une question hébraïque. L’annexe ne cherche donc pas l’exhaustivité ; elle opère une sélection orientée par le modèle des opérateurs discursifs.

D.2. Le problème commun : suffixation et préfixation

Les langues sémitiques présentent généralement une opposition entre formes suffixales et formes préfixales. Cette opposition ne correspond toutefois pas mécaniquement à une opposition simple entre passé et futur. Les données comparatives suggèrent plutôt une histoire où plusieurs formes ont coexisté, se sont spécialisées, puis ont été réinterprétées.

Une formulation minimale est suffisante pour le mémoire :

Forme reconstruite ou comparative Domaine fonctionnel typique Pertinence pour l’hébreu biblique
qatala / forme suffixale état, résultat, perfectif, fait posé arrière-plan de qatal et de certaines valeurs de weqatal
yaqtul / préfixal court prétérit, jussif, modalité courte arrière-plan de wayyiqtol, du jussif et de certains yiqtol poétiques
yaqtulu / préfixal long imperfectif, non accompli, futur, modalité ouverte arrière-plan d’une partie de yiqtol
yaqattal ou forme durative ancienne duratif, imperfectif, présent étape importante dans plusieurs reconstructions du préfixal long

Le point important n’est pas de choisir ici une reconstruction unique. Les modèles de Bauer, Thacker, Rössler, Sande, Cook, Joosten, Notarius ou Andrason ne s’accordent pas sur tous les détails. Ils convergent cependant sur une intuition utile : les formes préfixales sémitiques ne dérivent pas d’une seule valeur. Elles peuvent relever de l’imperfectif, du prétérit, du jussif ou de la modalité selon la forme historique et le contexte.

Cette conclusion soutient le modèle du mémoire. Si yiqtol, jussif et wayyiqtol se recoupent morphologiquement, cela ne signifie pas qu’ils aient la même fonction synchronique. La proximité de surface peut masquer des faisceaux différents : imperfectif et projection pour beaucoup de yiqtol, volition ou ordre pour le jussif, séquence narrative et passé eventif pour wayyiqtol.

D.3. La forme préfixale courte

La forme préfixale courte, souvent représentée par yaqtul, est le point le plus important pour le présent travail. Dans plusieurs traditions comparatives, elle est liée à deux domaines qui paraissent d’abord opposés : le prétérit et le jussif. Cette double orientation explique en partie pourquoi les formes hébraïques apparentées peuvent hésiter entre temps, mode et discours.

Le tableau suivant résume le problème.

Domaine Valeur possible de la forme courte Trace ou question en hébreu biblique
prétérital événement ponctuel situé dans le passé wayyiqtol narratif ; yiqtol passé en poésie
jussif volonté, ordre, souhait, autorisation jussif souvent proche de yiqtol
modal événement non posé comme réalisé yiqtol en discours direct, prière, injonction
archaïque / poétique maintien ou réactivation d’un usage ancien yiqtol prétérital dans poésie historique

Cette situation impose une prudence d’annotation. Un yiqtol poétique ne doit pas être automatiquement classé comme futur ou imperfectif. Inversement, il ne doit pas être classé comme archaïque uniquement parce qu’il est difficile. Le diagnostic doit tenir compte du genre, du parallélisme, de la référence temporelle, des formes voisines et de la possibilité d’une lecture modale.

Les codes de l’annexe A qui correspondent à ce domaine sont notamment SHORT-PREFIX, YAQTUL-RESIDUE, JUSSIVE-OVERLAP, ARCHAIC-PRET et PRETERITAL-RESIDUE.

D.4. L’arabe comme contrôle typologique

L’arabe classique est utile parce qu’il conserve de manière visible une distinction entre une forme préfixale longue et une forme préfixale courte.

Forme arabe Valeur générale Intérêt comparatif
yaqtulu imperfectif, non accompli, présent ou futur selon contexte parallèle typologique pour le domaine ouvert de yiqtol
yaqtul jussif ou forme courte après certains opérateurs parallèle pour le chevauchement yiqtol / jussif
lam yaqtul négation d’un événement passé avec forme courte preuve typologique qu’une forme préfixale courte peut exprimer un passé
la yaqtul / négation de l’imperfectif non accompli, interdiction ou négation selon contexte rappel que négation et modalité modifient la valeur du préfixal

Le cas de lam yaqtul est particulièrement éclairant. Il ne prouve pas que wayyiqtol hébreu soit simplement “la même chose” qu’une forme arabe. Il montre seulement qu’une forme préfixale courte peut, dans une langue sémitique, porter une valeur passée dans un environnement syntaxique précis. La relation entre forme courte, jussif et prétérit n’est donc pas une anomalie.

Pour le mémoire, l’arabe sert à formuler une possibilité historique contrôlée : wayyiqtol peut être compris comme une forme préfixale liée à un domaine prétérital et séquentiel, tandis que certains yiqtol conservent ou réactivent des traits de forme courte dans des contextes poétiques, jussifs ou archaïsants. Cette possibilité ne remplace pas l’analyse synchronique ; elle l’empêche seulement d’écraser la différence entre yiqtol, jussif et wayyiqtol sous une seule étiquette de futur ou d’imperfectif.

D.5. L’ougaritique et la poésie

L’ougaritique est important pour deux raisons. Premièrement, il fournit un arrière-plan nord-ouest sémitique où la distinction entre préfixal long et préfixal court est plus visible qu’en hébreu biblique. Deuxièmement, il montre que la poésie peut conserver ou exploiter des usages verbaux que la prose régularise davantage.

Dans les descriptions traditionnelles, la forme longue yaqtulu appartient plutôt au domaine imperfectif, tandis que la forme courte yaqtul peut être prétéritale ou jussive selon le contexte. Cette distinction éclaire deux phénomènes hébraïques :

Phénomène hébraïque Éclairage ougaritique
yiqtol passé en poésie possibilité d’un résidu ou d’une réactivation de forme courte
alternance qatal / yiqtol en poésie la poésie ne suit pas toujours les attentes de la prose narrative
rareté relative de wayyiqtol en poésie la chaîne narrative en prose n’est pas le régime dominant du discours poétique
parallélisme verbal les formes peuvent répondre rhétoriquement plus que temporellement

Cette dernière remarque est cruciale pour le mémoire. Dans un poème, qatal et yiqtol peuvent être distribués selon le parallélisme, l’intensification, le rythme ou la structure strophique. La comparaison ougaritique encourage donc à ne pas traiter la poésie hébraïque comme une prose irrégulière. Elle possède un régime verbal propre, où les valeurs diachroniques et les fonctions rhétoriques peuvent se superposer.

D.6. Akkadien, araméen et canaanite d’Amarna

L’akkadien, l’araméen et le canaanite d’Amarna ne jouent pas le même rôle que l’arabe et l’ougaritique dans le présent mémoire, mais ils fournissent des points d’appui.

L’akkadien montre un système où des formes préfixales distinctes peuvent couvrir le duratif, le prétérit, le perfectif et plusieurs valeurs modales. La forme prétéritale de type iprus, ainsi que les formations modales apparentées, rappellent que la préfixation ancienne n’est pas limitée à l’imperfectif. Ce point soutient l’idée qu’un arrière-plan prétérital peut être pertinent pour certaines formes hébraïques préfixales.

L’araméen confirme que les langues nord-ouest sémitiques peuvent réorganiser les fonctions des formes suffixales et préfixales. La conjugaison suffixale peut couvrir des valeurs de passé relatif, de résultat, de performatif ou de généralité ; la conjugaison préfixale peut couvrir futur, présent, modalité et valeurs dépendantes. Certaines inscriptions araméennes anciennes ont également été mobilisées dans la discussion sur les formes avec waw et les effets stylistiques ou narratifs.

Le canaanite d’Amarna est utile parce qu’il conserve des traces d’un système en transformation. Les lettres de Byblos, souvent citées dans les reconstructions, montrent des formes hybrides où l’on observe la distinction entre formes préfixales longues et courtes, ainsi que la montée de la forme suffixale dans des fonctions de passé narratif. Pour le mémoire, cette situation confirme que l’hébreu biblique se trouve dans un système déjà réorganisé, et non dans une simple conservation du proto-sémitique.

D.7. Conséquences pour yiqtol

La comparaison sémitique soutient une analyse de yiqtol comme forme ouverte plutôt que comme simple futur. En hébreu biblique, yiqtol peut exprimer futur, habitude, généralité, progressivité, modalité, volition, jussif ou, plus rarement, valeur passée poétique. Cette diversité devient plus compréhensible si l’on admet que la forme hébraïque reçoit l’héritage de plusieurs domaines préfixaux.

Dans le modèle du mémoire, yiqtol ne reçoit donc pas une seule valeur de base. Il est décrit comme un faisceau typique :

[Asp:IMPF]
[Mod:IRREALIS/POTENTIAL]
[T:NON-PAST or RELATIVE]
[Discourse:PROJECTION/HABITUAL/GNOMIC]

Ce faisceau peut être modifié par le contexte. Dans un discours direct, yiqtol peut devenir VOLITION, REQUEST, COMMAND ou PERMISSION. Dans un proverbe, il peut devenir GNOMIC. Dans une poésie historique, il peut être annoté comme PRETERITAL-RESIDUE ou ARCHAIC-PRET si les diagnostics le justifient. Dans une chaîne conditionnelle, il peut ouvrir un domaine CONDITION ou PROJECTION.

La comparaison sémitique ne choisit pas entre ces lectures. Elle explique pourquoi plusieurs lectures sont disponibles.

D.8. Conséquences pour wayyiqtol

wayyiqtol est souvent décrit comme la forme narrative passée par excellence. La comparaison sémitique permet de préciser ce constat : si la forme est liée, directement ou par réanalyse, à une forme préfixale courte à valeur prétéritale, alors sa valeur passée n’est pas un simple effet du waw. Mais dans l’hébreu biblique synchronique, wayyiqtol ne se réduit pas non plus à un prétérit morphologique.

Dans la prose narrative, wayyiqtol combine plusieurs traits :

[Link:WAW]
[Seq:EVENTIVE]
[T:PAST/ANTERIOR]
[Asp:PERF]
[Discourse:MAINLINE/RESUMPTION]

Cette combinaison explique pourquoi il fonctionne comme opérateur de progression narrative. Deux wayyiqtol successifs ne sont pas simplement deux formes passées ; ils construisent une relation de succession. Après une parole directe, un commentaire ou une description, wayyiqtol peut aussi fonctionner comme RESUMPTION ou SPEECH-EXIT. Dans la poésie, il peut signaler une mémoire narrative ou une séquence rhétorique plutôt qu’une mainline de prose.

La comparaison sémitique aide donc à comprendre la base historique de wayyiqtol, mais l’analyse du mémoire porte sur sa fonction discursive synchronique.

D.9. Conséquences pour weqatal

weqatal pose un problème différent. Morphologiquement, il appartient à la série suffixale avec waw. Fonctionnellement, il se rapproche souvent de yiqtol, parce qu’il apparaît dans des domaines projectifs : loi, instruction, promesse, menace, condition, conséquence, procédure.

La comparaison ancienne a proposé plusieurs explications : développement analogique, réanalyse de formes suffixales, continuité consécutive, interaction entre suffixation et modalité. Pour le présent mémoire, il n’est pas nécessaire de choisir définitivement entre ces reconstructions. Le point synchronique est clair : weqatal n’est pas simplement un qatal avec conjonction. Il fonctionne fréquemment comme opérateur de continuité dans un domaine non réalisé.

Son faisceau de travail est donc :

[Link:WAW]
[Seq:PROJECTED]
[Mod:IRREALIS/DEONTIC]
[Discourse:PROCEDURE/CONSEQUENCE/INSTRUCTION]

Cette description explique pourquoi weqatal apparaît souvent après yiqtol, impératif, jussif, condition ou parole autorisée. Le waw n’y convertit pas mécaniquement un passé en futur. Il participe à une liaison projective : une action attendue, prescrite, promise ou conséquente est reliée à une clause précédente.

D.10. Conséquences pour qatal

La comparaison sémitique rappelle que la forme suffixale est liée à des domaines de résultat, d’état, de perfectivité et de fait posé. Mais, là encore, la synchronie hébraïque ne se laisse pas réduire à une origine unique. qatal peut fonctionner comme passé, perfectif, résultatif, statif, performatif, futur de certitude, souhait, arrière-plan, commentaire ou parallélisme poétique.

Pour le mémoire, la valeur comparative de qatal est surtout négative : elle empêche de traiter qatal comme un simple “passé” opposé à yiqtol comme “futur”. Dans les langues sémitiques, les formes suffixales peuvent porter des valeurs statives, perfectives, performatives ou conditionnelles. Cette souplesse rend plausible la variété hébraïque, mais l’opérateur doit être choisi par l’analyse du contexte.

Ainsi, un qatal narratif peut être FACT, BACKGROUND, FLASHBACK, COMMENT ou RUPTURE. Un qatal poétique peut être CONFIDENCE, GNOMIC, PRAYER ou PARALLELISM. La comparaison éclaire la plasticité de la forme ; elle ne remplace pas les diagnostics discursifs.

D.11. Tableau de synthèse

Le tableau suivant résume l’usage comparatif retenu dans le mémoire.

Donnée comparative Ce qu’elle éclaire Ce qu’elle ne prouve pas
arabe yaqtulu domaine imperfectif, non accompli, futur ou ouvert que tout yiqtol hébreu soit un futur
arabe yaqtul forme courte, jussif, modalité que tout jussif soit identifiable morphologiquement
arabe lam yaqtul forme préfixale courte compatible avec passé que wayyiqtol soit directement calqué sur l’arabe
ougaritique yaqtul / yaqtulu coexistence de préfixal court et long que la poésie hébraïque reproduise l’ougaritique
akkadien iprus préfixal prétérital ancien que l’hébreu conserve intactement le système akkadien
canaanite d’Amarna système en réorganisation, distinction de formes préfixales que l’hébreu biblique soit un stade transparent de cette évolution
araméen ancien fonctions variées des préfixaux et usages avec liaison que waw ait une seule valeur dans toutes les langues

La comparaison est donc probante comme arrière-plan typologique et historique, mais non comme preuve directe d’une annotation locale.

D.12. Usage dans l’annotation

Dans le schéma d’annotation, la diachronie doit être utilisée comme facteur secondaire. Les règles suivantes seront appliquées.

  1. Identifier d’abord la forme hébraïque et le type de clause.
  2. Évaluer la syntaxe, le genre, le discours direct et la transition.
  3. Attribuer un opérateur synchronique si les diagnostics sont suffisants.
  4. Ajouter un code diachronique seulement si l’occurrence résiste à l’analyse synchronique simple.
  5. Justifier toute hypothèse diachronique dans notes.

Les codes pertinents de l’annexe A sont :

Code Usage
SHORT-PREFIX possible trace d’une forme préfixale courte
YAQTUL-RESIDUE résidu possible de yaqtul ancien
YAQTULU-BACKGROUND arrière-plan possible d’une forme préfixale longue
JUSSIVE-OVERLAP chevauchement entre yiqtol et jussif
ARCHAIC-PRET emploi prétérital archaïque
PRETERITAL-RESIDUE résidu possible d’un emploi prétérital
REGISTER-ARCHAISM archaïsme de registre
GENRE-ARCHAISM archaïsme lié au genre

Ces codes ne doivent pas devenir des catégories-refuges. Si un yiqtol est simplement volitif dans un discours direct, il vaut mieux l’annoter VOLITION ou REQUEST que YAQTUL-RESIDUE. Si un wayyiqtol fait avancer une chaîne narrative, MAINLINE ou SEQUENCE suffit. La diachronie devient pertinente lorsque le contexte poétique, archaïsant ou morphologiquement court rend une lecture historique nécessaire.

D.13. Portée méthodologique

La comparaison sémitique confirme l’hypothèse générale du mémoire : les formes verbales de l’hébreu biblique ne sont pas des unités simples associées à une seule valeur. Elles sont le résultat synchronique d’une histoire où suffixation, préfixation longue, préfixation courte, modalité, aspect et liaison discursive se sont réorganisés.

Cette conclusion soutient le modèle des faisceaux de traits. qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal doivent être analysés à la fois comme formes morphologiques, comme porteurs de traits TAM et modaux, et comme opérateurs dans un texte. L’histoire explique pourquoi les faisceaux sont complexes ; le discours explique comment ils fonctionnent dans une clause donnée.

La place de l’annexe D est donc volontairement seconde, mais nécessaire. Sans comparaison sémitique, certains phénomènes comme le yiqtol prétérital poétique, le chevauchement jussif / yiqtol ou la relation entre yiqtol et wayyiqtol paraîtraient arbitraires. Avec la comparaison, ils deviennent historiquement intelligibles. Mais leur interprétation finale reste synchronique, contextuelle et discursive.