Introduction
0.1. Objet de la recherche
Le système verbal de l’hébreu biblique occupe depuis longtemps une place singulière dans les études grammaticales et exégétiques. Les formes finies que la tradition décrit sous les noms de qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal sont à la fois extrêmement fréquentes, morphologiquement reconnaissables et sémantiquement difficiles à réduire à une seule valeur. C’est précisément cette combinaison qui a fait du système verbal hébraïque une “énigme”, selon la formule devenue classique de McFall (1982),1. McFall consacre son ouvrage à l’histoire des solutions proposées au système verbal hébraïque, de la tradition grammaticale médiévale aux modèles modernes. Le mot « énigme » y désigne moins une absence de système qu’une pluralité de systèmes explicatifs concurrents.
puisque les formes paraissent assez régulières pour constituer un système, mais assez mobiles pour résister aux oppositions simples telles que passé / futur, accompli / inaccompli ou indicatif / non indicatif.
La présente recherche porte sur ces quatre formes finies :
| Forme | Description morphologique de départ | Problème interprétatif central |
|---|---|---|
qatal |
forme suffixale | peut exprimer un événement passé, un état, un fait établi, une valeur résultative, modale ou poétique |
yiqtol |
forme préfixale | peut exprimer futur, modalité, habitude, valeur gnomique, volition, parfois une valeur prétéritale |
wayyiqtol |
waw + forme préfixale |
ressemble morphologiquement au domaine de yiqtol, mais fonctionne souvent comme forme narrative passée |
weqatal |
waw + forme suffixale |
ressemble morphologiquement à qatal, mais fonctionne souvent dans le domaine projectif de yiqtol |
Ces étiquettes techniques renvoient à des formes réellement lisibles dans le texte consonantique et vocalisé : קָטַל qāṭal ‘il tua / il a tué’, יִקְטֹל yiqṭol ‘il tuera / qu’il tue’, וַיִּקְטֹל wayyiqṭol ‘et il tua’, וְקָטַל wəqāṭal ‘et il tuera / devra tuer’. L’argument ne porte donc pas sur des sigles abstraits, mais sur la manière dont ces formes s’insèrent dans des clauses hébraïques concrètes.
L’objet de l’analyse n’est cependant pas la forme verbale isolée. Une forme verbale ne sera pas étudiée ici comme une étiquette à laquelle il faudrait assigner une valeur unique, mais comme un élément situé dans une clause, elle-même prise dans une chaîne textuelle. Autrement dit, le centre de la recherche n’est pas seulement la signification lexicale ou grammaticale d’une forme, mais la fonction qu’accomplit la clause qui la porte dans l’organisation du discours.
Le déplacement proposé peut se résumer ainsi : la question principale n’est plus “que signifie qatal ?” ou “que signifie yiqtol ?”, mais “quelle opération discursive est accomplie par une clause en qatal, yiqtol, wayyiqtol ou weqatal, dans une position syntaxique donnée et dans un genre discursif donné ?”. Ce changement de perspective ne nie pas la pertinence des catégories de temps, d’aspect et de mode. Il les réinscrit dans une architecture plus large, où interviennent également l’ordre des constituants, la présence de waw, la continuité ou le changement de topique, l’entrée dans le discours direct, le statut de la clause dans une séquence narrative ou instructionnelle, et la forme particulière du parallélisme poétique.
Cette recherche considère donc les quatre formes comme des moyens morphosyntaxiques de codage d’opérations discursives. Par “opération discursive”, on entendra la fonction qu’une clause accomplit par rapport aux clauses qui l’entourent et par rapport à la structure globale du texte : faire avancer une ligne narrative, introduire un arrière-plan, marquer une rupture, reprendre une chaîne interrompue, projeter un événement futur ou modal, formuler une instruction, introduire une parole, établir un contraste, ou encore construire un parallélisme poétique. Dans cette perspective, les valeurs temporelles, aspectuelles et modales ne disparaissent pas ; elles deviennent des paramètres parmi d’autres dans l’analyse de la liaison clausale.
0.1.1. Trois exemples liminaires
Trois exemples suffisent à faire apparaître le déplacement proposé. Dans le premier, Genèse 1.3, le récit encadre une parole divine : wayyiqtol introduit l’énoncé, yiqtol porte l’ordre créateur, puis wayyiqtol inscrit l’effet dans la narration. Le problème n’est donc pas seulement temporel ; il concerne le passage d’un régime narratif à un régime de parole, puis le retour au récit.
Dans le deuxième, Genèse 2.16, l’infinitif absolu et yiqtol ne racontent pas un événement futur ordinaire. Ils ouvrent un espace de permission et d’instruction. La forme verbale est ici liée à l’autorité du locuteur et au statut modal de la clause.
Dans le troisième, Proverbes 14.1, l’alternance qatal / yiqtol ne marque pas une simple opposition passé / futur. Elle travaille dans un parallélisme sapiential, où la sagesse et la folie sont mises en contraste comme deux régimes d’action.
Deux autres passages annoncent déjà l’étendue du problème. Genèse 1.5a montre que qatal peut entrer dans une structure de contraste sans être simplement “plus passé” que le wayyiqtol voisin ; Genèse 28.20-21 montre que yiqtol et weqatal peuvent former une architecture conditionnelle, avec une série d’événements suspendus à un vœu.
0.2. Problème central
La difficulté classique du système verbal de l’hébreu biblique peut être formulée à partir de trois observations sur la relation entre les quatre formes principales. Elles rejoignent le diagnostic de Goldfajn (1998) et de Cook (2012).2. Goldfajn met en avant la relation entre ordre des mots, temps de référence et narration. Cook reformule la difficulté autour de trois problèmes : la relation qatal / yiqtol, les formes préfixées par waw, et la distinction indicatif / non indicatif.
La première concerne la variété des valeurs associées aux formes non préfixées par waw. qatal, souvent appelé “parfait”, “passé”, “accompli”, “conjugaison suffixale” ou “perfectif”, n’est pas limité à une simple valeur de passé. Il peut exprimer un fait antérieur, un état présent, une valeur résultative, une certitude future, un souhait ou une valeur propre à la poésie. Inversement, yiqtol, souvent appelé “imparfait”, “futur”, “inaccompli”, “conjugaison préfixale” ou “imperfectif”, ne se limite pas au futur : il peut être modal, habituel, gnomique, progressif, volitif, et parfois lié à des valeurs prétéritales dans certains contextes poétiques ou archaïsants.
La deuxième difficulté concerne les formes avec waw. À première vue, weqatal est morphologiquement proche de qatal, tandis que wayyiqtol est morphologiquement proche de yiqtol. Pourtant, dans de nombreux contextes, la distribution fonctionnelle semble croisée : wayyiqtol se rapproche du domaine narratif et factuel de qatal, tandis que weqatal se rapproche du domaine projectif, modal ou instructionnel de yiqtol. C’est cette tension entre ressemblance morphologique et proximité fonctionnelle qui a nourri les théories du waw dit conversif ou consécutif.3. La terminologie du waw conversif est historiquement importante, mais elle tend à dramatiser l’idée de conversion. Cook et Robar invitent à décrire les formes avec waw à partir de leur fonction dans la prose et dans le paragraphe, plutôt qu’à partir d’une inversion mécanique.
Mais une telle terminologie devient insuffisante si elle suggère que waw “convertit” mécaniquement une forme en son contraire. Le problème doit plutôt être posé en termes de liaison entre clauses : que fait waw dans la construction d’une séquence, d’une reprise, d’une conséquence ou d’une projection ?
La troisième difficulté concerne la distinction entre réel et irréel, indicatif et non indicatif. Les formes yiqtol et jussives sont souvent homonymes ; weqatal apparaît aussi bien dans des contextes indicatifs que dans des contextes modaux, conditionnels ou prescriptifs. Les catégories de temps, d’aspect et de mode sont donc nécessaires, mais elles ne suffisent pas toujours à expliquer pourquoi une forme apparaît à un endroit précis du texte.
Les approches temporelles ont l’avantage de rappeler que les formes verbales participent à l’ancrage des événements dans le temps. Les approches aspectuelles ont montré que l’opposition entre événement saisi globalement et événement envisagé de l’intérieur constitue une dimension fondamentale. Les approches modales ont mis en lumière la distinction entre fait établi, projection, obligation, volition et possibilité. Les approches historico-comparatives ont expliqué une partie des chevauchements par l’histoire des formes sémitiques, notamment la coexistence de formes préfixales longues et courtes. Enfin, les approches discursives, de Schneider et Niccacci à Longacre, Bowling et Robar,4. Schneider est utilisé ici à travers la présentation de Talstra. Niccacci donne un modèle syntaxico-discursif de la prose et de la poésie ; Longacre et Bowling proposent une typologie des genres discursifs ; Robar reformule les formes avec waw dans la structure du paragraphe. ont déplacé l’attention vers la structure du texte, le premier plan et l’arrière-plan, les types de discours, la continuité schématique et la progression narrative.
La thèse défendue ici est que ces perspectives ne doivent pas être opposées, mais articulées. L’erreur serait de chercher une seule catégorie qui expliquerait tous les emplois : qatal ne peut pas être réduit au passé, yiqtol ne peut pas être réduit au futur, wayyiqtol ne peut pas être réduit au récit passé, et weqatal ne peut pas être réduit à un simple futur consécutif. Les formes verbales fonctionnent à l’interface de plusieurs niveaux : morphologie, syntaxe, TAM, structure informationnelle, genre et discours. Par TAM, on entendra dans ce mémoire l’ensemble des catégories de temps, d’aspect et de mode.
Le problème central de ce mémoire peut donc être formulé ainsi : comment décrire la contribution des formes qatal, yiqtol, wayyiqtol et weqatal non seulement à la valeur temporelle ou aspectuelle d’une clause, mais à la construction des relations entre clauses ? Ce mémoire part de l’hypothèse que les quatre formes constituent une partie du système de liaison clausale-discursive de l’hébreu biblique.
0.3. Question de recherche
La question principale de cette recherche est la suivante :
Quelles opérations discursives sont codées par
qatal,yiqtol,wayyiqtoletweqatal, et comment ces opérations se rapportent-elles à la position morphosyntaxique de la forme dans la structure clausale ?
Cette question générale se déploie en six sous-questions.
Premièrement, quelles formes marquent la progression de la ligne narrative principale ? La tradition grammaticale et les études de discours reconnaissent le rôle central de wayyiqtol dans la prose narrative. Mais il reste à préciser si cette forme marque simplement le passé narratif, ou si elle fonctionne plus précisément comme opérateur de séquence, de premier plan et de progression événementielle.
Deuxièmement, quelles formes marquent l’arrière-plan, le commentaire, la rétrospection ou la rupture d’une chaîne ? Dans de nombreux récits, qatal apparaît au voisinage de chaînes en wayyiqtol. La question n’est pas seulement de savoir si qatal est perfectif ou antérieur, mais de comprendre ce qui se passe dans la structure du texte lorsqu’une chaîne attendue est interrompue, encadrée ou relancée.
Troisièmement, comment yiqtol et weqatal participent-ils à la projection ? Les contextes de futur, de modalité, de condition, de promesse, de menace, d’instruction, de loi et de procédure montrent que ces deux formes sont souvent liées à des événements qui ne sont pas simplement présentés comme des faits accomplis. Il faut donc interroger leur rôle dans l’ouverture d’un espace irréel, prospectif ou prescriptif.
Quatrièmement, pourquoi la poésie présente-t-elle des distributions différentes de celles de la prose narrative ? Les alternances qatal / yiqtol dans les bicola et tricola poétiques ne doivent pas être traitées comme de simples anomalies par rapport à la prose. Elles peuvent relever d’un autre régime discursif, où la progression linéaire cède la place au parallélisme, à l’intensification rhétorique, à la compression gnomique, à la prière ou à l’archaïsme.
Cinquièmement, quelle est la contribution de la position syntaxique ? L’opposition entre verbe initial, X-verbe, sujet-verbe, objet-verbe ou constituant adverbial initial peut signaler une différence de topique, de focus, de cadrage ou de contraste. La forme verbale doit donc être lue avec sa position dans la clause, et non indépendamment de l’ordre des constituants.
Sixièmement, peut-on représenter les formes non comme des unités porteuses d’une seule valeur, mais comme des réalisations de faisceaux de traits ? Dans cette perspective, une forme comme wayyiqtol peut être analysée comme combinant des traits de liaison, de séquence, de perfectivité et de progression narrative ; weqatal, comme combinant liaison, projection, modalité et continuité instructionnelle ; qatal, comme associant perfectivité, factualité, antériorité ou arrière-plan ; yiqtol, comme associant imperfectivité, ouverture, modalité, projection ou généricité.
0.4. Hypothèses
La recherche repose sur une hypothèse principale :
qatal,yiqtol,wayyiqtoletweqatalne forment pas seulement un système TAM ; ils participent à un système de liaison entre clauses, dans lequel les formes verbales codent des opérations discursives.
Cette hypothèse générale se décline en six hypothèses de travail.
| Hypothèse | Formulation |
|---|---|
| H1 | wayyiqtol marque principalement la progression séquentielle de la ligne narrative. Il fonctionne comme opérateur de chaîne événementielle, de premier plan et de reprise après interruption. |
| H2 | qatal ne marque pas seulement un événement perfectif ou passé ; dans le récit, il peut introduire un fait, un arrière-plan, une rétrospection, un commentaire, un résumé ou une rupture de chaîne. |
| H3 | yiqtol et weqatal appartiennent largement au domaine de la projection : futur, modalité, condition, instruction, promesse, menace, habitude et énoncé gnomique. |
| H4 | La poésie ne détruit pas le système verbal ; elle active un autre régime d’organisation discursive, fondé sur le parallélisme, la densité rhétorique, la compression et parfois l’archaïsme. |
| H5 | Certains emplois atypiques, notamment certains yiqtol poétiques ou certaines relations entre yiqtol, jussif et wayyiqtol, peuvent recevoir un éclairage diachronique, sans que la diachronie devienne l’explication principale de tous les emplois. |
| H6 | La position syntaxique de la forme, en particulier V1, X-V, fronting du sujet, de l’objet ou d’un constituant adverbial, est un indice essentiel pour distinguer continuité, rupture, topique, focus et cadrage. |
Ces hypothèses ne visent pas à assigner à chaque forme une seule fonction. Au contraire, l’un des objectifs du mémoire est de montrer que la valeur d’une forme résulte d’une combinaison de paramètres. La même forme peut être associée à des opérations différentes selon le genre, la position syntaxique, la relation avec la clause précédente, le statut de discours direct, la continuité du sujet et la structure poétique. L’analyse ne cherchera donc pas des équivalences du type “qatal = X” ou “yiqtol = Y”, mais des régularités dans les conditions d’emploi.
0.5. Corpus, données et méthode
Le mémoire s’appuie sur deux niveaux de données. Le premier est un corpus pilote de 223 unités textuelles, correspondant pour l’essentiel à des versets ou segments de versets, conservé dans le fichier bible-selected.csv5. Les données exploitées par le site sont générées à partir de historique/sources_originales/biblical-data/ et copiées dans _data/source/. Les textes et analyses héritent du travail précédent, fondé notamment sur WTT et WTM dans BibleWorks 9.
et accompagné de fichiers textuels pour l’hébreu, la translittération et les traductions. Ce corpus contient 835 formes verbales annotées, dont 668 occurrences des quatre formes principales étudiées ici : 180 qatal, 227 yiqtol, 71 weqatal et 190 wayyiqtol. Il ne constitue pas un échantillon statistiquement équilibré de toute la Bible hébraïque ; il doit être compris comme un corpus typologiquement riche, destiné à construire et tester une typologie des opérations discursives.
yiqtol domine légèrement, tandis que qatal et wayyiqtol restent presque équilibrés.
Le second niveau est un inventaire complet des formes verbales par livre biblique, issu de l’annexe statistique de l’ancien travail. Cet inventaire compte 72 397 formes verbales, réparties de la manière suivante :
| Forme | Occurrences | Part approximative |
|---|---|---|
qatal |
14 696 | 20,3 % |
yiqtol |
15 967 | 22,1 % |
weqatal |
6 123 | 8,5 % |
wayyiqtol |
15 033 | 20,8 % |
| autres formes | 20 578 | 28,4 % |
| total | 72 397 | 100 % |
L’articulation entre ces deux niveaux est essentielle. Le corpus pilote permet une annotation qualitative fine : forme, type de clause, ordre des mots, présence de waw, statut de discours direct, genre, valeur TAM, opérateur principal, opérateur secondaire, type de transition, continuité du topique, type de fronting, relation poétique et degré d’ambiguïté. L’inventaire complet permet quant à lui de situer les observations dans une distribution plus large : livres narratifs à forte densité de wayyiqtol, livres légaux ou prophétiques à forte présence de yiqtol et weqatal, livres poétiques et sapientiaux dominés par qatal et yiqtol avec peu de wayyiqtol.
Ce double dispositif permet d’éviter deux écueils. Le premier serait de fonder une théorie générale de tout le système verbal biblique sur 223 exemples seulement. Le second serait de produire une statistique globale incapable d’expliquer ce que fait une forme dans une clause particulière. La méthode adoptée est donc mixte : le mémoire propose une typologie qualitative des opérateurs discursifs, appuyée par des signaux quantitatifs limités, tels que les transitions entre formes et la cooccurrence de plusieurs formes dans une même unité.
Les premières observations issues du corpus pilote confirment l’intérêt de cette approche. Les transitions les plus fréquentes ne sont pas seulement des suites morphologiques ; elles signalent des régimes de liaison. Ainsi, wayyiqtol vers wayyiqtol correspond typiquement à la chaîne narrative ; yiqtol vers yiqtol peut relever de la projection, de la modalité, du gnomique ou de la poésie ; qatal vers qatal peut former des blocs de factualité, de commentaire, de rétrospection ou de parallélisme ; yiqtol vers weqatal suggère une séquence projetée ou instructionnelle ; wayyiqtol vers qatal peut marquer un passage au fond, au commentaire ou à la rétrospection ; qatal vers wayyiqtol peut relancer le mouvement événementiel.
La méthode d’analyse suivra un protocole en plusieurs étapes. Pour chaque occurrence pertinente, il faudra d’abord identifier la forme verbale ; ensuite la position de la clause ; puis la relation avec la clause précédente et la suivante ; le type de discours ; la valeur TAM primaire ; l’opérateur discursif principal ; et enfin les facteurs qui peuvent expliquer un éventuel écart entre l’attente morphologique et la fonction effective. Un emploi ne sera donc pas classé comme “exception” avant d’avoir été examiné sous l’angle du genre, de la syntaxe, de la modalité, du discours direct, de la structure informationnelle et, lorsque c’est nécessaire, de la diachronie.
0.6. Délimitations
Cette recherche a une ambition limitée mais précise. Elle ne prétend pas produire une grammaire complète du verbe hébreu biblique, ni résoudre définitivement l’ensemble des débats sur le système verbal. Elle ne propose pas non plus une dérivation formelle complète de chaque forme dans un cadre nanosyntaxique ou minimaliste. Les notions de spell-out, de périphérie gauche, de TopicP, de FocusP ou de faisceau de traits seront utilisées comme outils de modélisation, non comme une théorie exhaustive de la morphosyntaxe hébraïque.
Le corpus pilote n’est pas présenté comme une preuve statistique totale. Il permet de construire une grille d’analyse, de la tester sur des contextes narratifs, projectifs, instructionnels et poétiques, et de formuler des hypothèses vérifiables à plus grande échelle. Une étude ultérieure pourrait étendre cette méthode à l’ensemble de la base BHSA / ETCBC, avec annotation complète de l’ordre des mots, du discours direct, des genres et des relations interclausales.
La comparaison sémitique, notamment avec l’arabe, sera également limitée. Elle est utile pour comprendre la relation entre formes préfixales longues et courtes, jussif, modalité et certains résidus prétéritaux.6. La diachronie reste une ressource d’interprétation, notamment pour les formes préfixales et certains emplois poétiques. Elle ne doit cependant pas remplacer l’analyse synchronique des clauses dans leur contexte discursif. Elle ne servira pas à transférer directement les valeurs de l’arabe vers l’hébreu biblique. L’arabe, l’ougaritique, l’araméen ou l’akkadien peuvent éclairer l’histoire des formes ; ils ne remplacent pas l’analyse synchronique des textes hébreux.
Ainsi, la comparaison entre l’hébreu יִקְטֹל yiqṭol ‘il tuera / qu’il tue’, l’arabe يَقْتُلُ yaqtulu ‘il tue / tuera’ et لَمْ يَقْتُلْ lam yaqtul ‘il n’a pas tué’ aide à comprendre la coexistence historique de valeurs ouvertes, jussives et prétéritales ; elle ne décide pas, à elle seule, de la fonction d’une occurrence hébraïque.
Enfin, la distinction entre prose et poésie ne sera pas traitée comme une opposition absolue entre régularité et irrégularité. Le mémoire partira plutôt de l’idée que chaque genre active un régime différent de liaison discursive. La prose narrative privilégie souvent la progression séquentielle ; le discours direct ouvre des espaces modaux et déictiques ; le discours légal ou instructionnel organise des procédures ; la poésie construit des parallélismes, des contrastes et des intensifications. Les formes verbales doivent être interprétées dans ces régimes, et non arrachées à eux.
0.7. Organisation du mémoire
Le premier chapitre présente la formulation traditionnelle du problème. Il reprend l’ancienne question de l’“énigme” du système verbal, mais la reformule : la difficulté ne réside pas seulement dans la valeur des formes, mais dans leur rôle dans la chaîne des clauses. Il examine les limites des modèles strictement temporels, aspectuels et conversifs.
Le deuxième chapitre réoriente l’état de la question. Les modèles TAM, les analyses du discours, les approches historico-comparatives et les études de l’ordre des mots y sont présentés non comme des traditions concurrentes, mais comme des ressources pour une analyse intégrée. Ce chapitre introduit aussi les notions nécessaires de périphérie gauche, de structure informationnelle, de clause linking et de spell-out de traits.
Le troisième chapitre propose le modèle théorique du mémoire. Il définit la clause comme interface entre syntaxe, TAM et discours, introduit les notions de LinkP / SeqP pour décrire la contribution de waw, et établit un catalogue d’opérateurs discursifs : opérateurs macrostructurels, narratifs, temporels, aspectuels, modaux, informationnels, poétiques et diachroniques.
Le quatrième chapitre présente le corpus et la méthode d’annotation. Il décrit le corpus pilote, l’inventaire complet, les limites de représentativité, les transitions entre formes, les cooccurrences et les champs d’annotation nécessaires pour passer d’une liste d’exemples à une typologie contrôlée.
Le cinquième chapitre est consacré aux opérateurs narratifs. Il étudie principalement la relation entre wayyiqtol et qatal : chaîne, premier plan, arrière-plan, rupture, reprise, commentaire, rétrospection et discours direct. Des lectures rapprochées de passages narratifs permettront de montrer comment les formes structurent la progression du récit.
Le sixième chapitre traite de la projection, de la modalité, de la condition et de l’instruction. Il regroupe yiqtol et weqatal non parce qu’ils seraient identiques, mais parce qu’ils participent souvent à un même domaine discursif : événements ouverts, futur, volition, obligation, condition, conséquence, procédure, promesse, menace et parole divine.
Le septième chapitre analyse les textes poétiques. Il ne considérera pas la poésie comme une exception au système, mais comme un régime spécifique d’organisation du discours.7. Sur le verbe en poésie biblique, voir notamment Niccacci, Notarius, Jero et Tatu. Le point commun de ces travaux est de refuser une lecture purement prose-centrique des alternances verbales poétiques.
L’alternance qatal / yiqtol, les usages gnomiques, les prières, les valeurs précatives, les résidus archaïques et les emplois poétiques de wayyiqtol y seront interprétés en relation avec le parallélisme et l’intensification rhétorique.
Le huitième chapitre proposera la synthèse. Il reviendra aux hypothèses, présentera une matrice finale des formes et des opérateurs, distinguera ce que le corpus permet d’établir de ce qui reste ouvert, et indiquera les prolongements possibles vers une annotation complète de la Bible hébraïque.
Ainsi, ce mémoire ne cherche pas à remplacer une étiquette grammaticale par une autre. Il propose de déplacer l’analyse : les formes finies de l’hébreu biblique ne sont pas seulement des marqueurs de temps, d’aspect ou de mode ; elles sont aussi des instruments de construction du texte. Les comprendre exige donc de lire ensemble la morphologie, la syntaxe et le discours.
Références citées dans l’introduction
- Cook, John A. The Semantics of Verbal Pragmatics: Clarifying the Roles of WAYYIQTOL and WEQATAL in Biblical Hebrew Prose. Journal of Semitic Studies 49/2, 2004, p. 247-273.
- Cook, John A. VAV-Prefixed Verb Forms in Elementary Hebrew Grammar. Journal of Hebrew Scriptures 8/3, 2008, p. 1-16.
- Cook, John A. Time and the Biblical Hebrew Verb: The Expression of Tense, Aspect, and Modality in Biblical Hebrew. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
- Goldfajn, Tal. Word Order and Time in Biblical Hebrew Narrative. Oxford, Clarendon Press, 1998.
- Jero, Kyle. The Verbal System of Biblical Hebrew Poetry: The Morphosyntactic Role of Internal Aspect. Thèse de doctorat, Hebrew Union College, 2008.
- Longacre, Robert E. Joseph: A Story of Divine Providence: A Text Theoretical and Textlinguistic Analysis of Genesis 37 and 39-48. Winona Lake, Eisenbrauns, 2003.
- Longacre, Robert E., et Andrew C. Bowling. Understanding Biblical Hebrew Verb Forms: Distribution and Function Across Genres. Dallas, SIL International, 2015.
- McFall, Leslie. The Enigma of the Hebrew Verbal System: Solutions from Ewald to the Present Day. Sheffield, Almond Press, 1982.
- Moshavi, Adina. Word Order in the Biblical Hebrew Finite Clause. Winona Lake, Eisenbrauns, 2012.
- Niccacci, Alviero. Syntax of the Verb in Classical Hebrew Prose. Sheffield, JSOT Press, 1990.
- Niccacci, Alviero. The Biblical Hebrew Verbal System in Poetry. Dans Biblical Hebrew in Its Northwest Semitic Setting. Winona Lake, Eisenbrauns, 2006, p. 247-268.
- Notarius, Tania. The Verb in Archaic Biblical Poetry: A Discursive, Typological, and Historical Investigation of the Tense System. Leiden, Brill, 2013.
- Robar, Elizabeth. The Verb and the Paragraph in Biblical Hebrew. Leiden, Brill, 2014.
- Talstra, Eep. Text Grammar and Biblical Hebrew: The Viewpoint of Wolfgang Schneider. Journal for Translation and Textlinguistics 5, 1992, p. 269-297.
- Tatu, Silviu. The Qatal-Yiqtol (Yiqtol-Qatal) Verbal Sequence in Semitic Couplets. Piscataway, Gorgias Press, 2008.
- WTT - Westminster Leningrad Codex. Philadelphia, Westminster Theological Seminary. BibleWorks 9.
- WTM - Groves-Wheeler Morphology and Lemma Database 4.10. Philadelphia, Westminster Theological Seminary, 2008. BibleWorks 9.